Les 32 pays membres de l’OTAN ont validé une modification importante de la structure de commandement militaire de l’Alliance. Pour la première fois depuis la création de l’OTAN en 1949, les trois commandements interarmées de niveau opérationnel (les Joint Force Commands ou JFC) seront dirigés par des officiers européens. Cette décision, qui prend effet progressivement, sera au cœur des discussions du sommet des chefs d’État et de gouvernement prévu les 7 et 8 juillet 2026 à Ankara, en Turquie.
Les trois commandements concernés et leurs zones de responsabilité
L’OTAN distingue plusieurs niveaux de commandement. Au niveau opérationnel se trouvent les trois JFC, des états-majors capables de planifier et de conduire des opérations militaires multinationales de grande ampleur en cas de crise ou de conflit armé.
- JFC Norfolk (Virginie, États-Unis) : responsable de l’Atlantique Nord, de la Floride au nord de la Norvège. Cette zone est stratégique car elle constitue la principale voie de transit des renforts américains et canadiens vers l’Europe en cas d’activation de l’article 5. Le commandement a récemment intégré des responsabilités élargies dans le Haut-Nord avec l’adhésion de la Finlande, de la Suède et du Danemark. Le Royaume-Uni en prendra la tête.
- JFC Brunssum (Pays-Bas) : couvre le flanc est de l’Alliance, face à la Russie. C’est le théâtre considéré comme le plus exposé depuis l’invasion de l’Ukraine en 2022. L’Allemagne et la Pologne se partageront ce commandement sur une base rotationnelle.
- JFC Naples (Italie) : supervise le flanc sud, de la Méditerranée à l’Afrique du Nord et au-delà. L’Italie en assumera le commandement, succédant aux États-Unis qui le détenaient depuis la fondation de l’Alliance.
Ces trois quartiers généraux exercent la conduite opérationnelle en situation de crise : déploiement des forces, coordination interarmées (terre, air, mer), gestion des flux logistiques et maintien de la posture de dissuasion.
Ce que les États-Unis conservent : le cœur du dispositif
Parallèlement à ce transfert, les États-Unis prennent ou conservent la direction des trois commandements de composante, qui fournissent les capacités concrètes aux JFC :
- AIRCOM (Ramstein, Allemagne) – forces aériennes
- LANDCOM (Izmir, Turquie) – forces terrestres
- MARCOM (Northwood, Royaume-Uni) – forces maritimes (poste précédemment britannique)
Ces commandements de domaine détiennent les expertises clés : renseignement, planification des frappes, logistique avancée, soutien aux forces et intégration des capacités nationales. Sans leur appui, les JFC ne peuvent exécuter efficacement leurs missions.
Au sommet de la hiérarchie, le poste de SACEUR (Supreme Allied Commander Europe), basé au quartier général de l’OTAN à Mons (Belgique), reste occupé par un officier américain, comme c’est le cas depuis 1951. Ce commandant suprême exerce l’autorité globale sur la planification de défense de l’Alliance. Comme le soulignent plusieurs analystes, les commandants régionaux européens ne pourront rien engager de significatif sans son accord.
Pourquoi ce changement intervient maintenant
Ce rééquilibrage s’inscrit dans une dynamique initiée par Washington depuis plusieurs années et accélérée sous l’influence de l’administration Trump. Les États-Unis demandent depuis longtemps aux Européens d’assumer une plus grande part de leur propre défense et d’augmenter leurs dépenses militaires. En contrepartie de responsabilités opérationnelles accrues, les Européens obtiennent une influence plus grande dans la chaîne de commandement.
Le précédent sommet de l’OTAN à La Haye (juin 2025) avait fixé un objectif ambitieux : porter les dépenses de défense à 5 % du PIB d’ici 2035 pour l’ensemble des membres. Cet objectif, bien supérieur aux 2 % recommandés depuis le sommet de Galles en 2014, reflète la volonté américaine de voir les alliés européens combler rapidement leurs lacunes capacitaires, mises en lumière par la guerre en Ukraine (munitions, défense aérienne, frappe longue portée, stocks de guerre, mobilité stratégique).
Enjeux et limites du rééquilibrage
Ce transfert constitue un signal politique fort : l’OTAN reconnaît explicitement la nécessité d’un « pilier européen » plus affirmé au sein de l’Alliance. Il valorise le rôle croissant de certains pays (Pologne sur le flanc est, Royaume-Uni sur l’Atlantique, Italie sur le flanc sud) et peut encourager une plus grande cohésion européenne en matière de planification opérationnelle.
Cependant, plusieurs limites structurelles demeurent :
- Les vrais « leviers de puissance » (capacités de frappe, renseignement avancé, projection stratégique, commandement des composantes) restent largement sous influence américaine.
- La crédibilité des nouveaux commandements européens dépendra de la capacité des nations à fournir des forces réellement opérationnelles, interopérables et soutenues par une industrie de défense robuste.
- En cas de crise majeure, la chaîne de décision finale passe toujours par le SACEUR américain et, en arrière-plan, par les autorités politiques à Washington.
Pour les pays d’Europe de l’Est, ce changement est perçu comme une reconnaissance de leur exposition directe et de leurs efforts (la Pologne notamment consacre déjà une part très élevée de son PIB à la défense). Pour la France, qui dispose d’une dissuasion nucléaire autonome et d’une industrie de défense complète, il pose la question de son positionnement dans cette nouvelle répartition des responsabilités.
Ce qu’il faut suivre au sommet d’Ankara
Les 7 et 8 juillet 2026, les dirigeants des 32 pays membres feront le point sur la mise en œuvre des décisions de La Haye. Au menu : l’état des capacités européennes à exercer pleinement ces nouveaux commandements, les progrès en matière de production de munitions et de défense intégrée, et la crédibilité de l’objectif de 5 % du PIB. Des initiatives bilatérales ou minilatérales (France, Royaume-Uni, Pologne, pays nordiques, etc.) pourraient également être mises en avant pour combler les lacunes identifiées.
Ce rééquilibrage ne marque pas la fin de la dépendance transatlantique ni l’avènement d’une défense européenne autonome et souveraine. Il représente plutôt une étape pragmatique et contrainte : les Européens obtiennent plus de responsabilités opérationnelles parce que les États-Unis entendent réduire leur engagement relatif. La réussite de cette évolution dépendra moins des organigrammes que de la volonté politique et des investissements concrets que les pays européens seront prêts à consentir dans les années à venir.
L’article 5 reste la pierre angulaire de l’Alliance. La question centrale posée à Ankara sera donc simple : les Européens sont-ils prêts à transformer ce nouveau pouvoir de commandement en capacité réelle de dissuasion et d’action collective crédible, y compris dans un scénario où l’implication directe des États-Unis serait moindre qu’aujourd’hui ?
C’est sur ce terrain que se jouera la crédibilité de ce rééquilibrage historique.
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