Fascisme d’ambiance dans l’audiovisuel public : on vote la grève pour interdire une voix !

Illustration : LLP

Il n’y a plus à tourner autour du mot. Ce qui se joue depuis fin août à Radio France, et depuis jeudi à France Télévisions, n’est pas un « malaise » de rédactions sensibles. C’est une tentative de purge. Radio France redevient la fasciste Radio Paris.

Un journaliste politique, Charles Sapin, passé par Le Parisien, puis par la presse d’information générale, nommé directeur adjoint de Valeurs actuelles, se voit confier un édito dominical sur France Inter et un duel hebdomadaire sur franceinfo TV face à Rokhaya Diallo. Réponse des syndicats : interdiction d’antenne, motion votée à l’unanimité, préavis de grève les 13 et 14 septembre, communiqué CGT-CFDT-SNJ de France Télévisions exigeant son retrait de franceinfo. On ne discute plus le fond. On exige la disparition. C’est cela, un comportement fascisant : décider, par la pression collective et le chantage à l’arrêt de travail, qui a le droit d’exister sur une antenne payée par tous.

Le vocabulaire est déjà une arme. Valeurs actuelles serait « l’héritier d’une longue et sombre tradition », un « organe de l’extrême droite multicondamné », porteur de « haines », coupable d’une « violente campagne de désinformation » contre l’audiovisuel public. Recruter Sapin, ce serait « banaliser la presse d’extrême droite » et « importer les méthodes de CNews ». Une fois l’étiquette collée, plus besoin d’argumenter. Le journaliste n’est plus un confrère à juger sur ses papiers : c’est un contaminant. Quiconque le fait parler devient complice. C’est le mécanisme classique de l’index : on ne réfute pas, on exclut.

Un homme, un édito, un duel — et la machine à interdits

Les faits, eux, sont étroits. Le 26 août, Céline Pigalle annonce à la rédaction d’Inter un panel d’éditorialistes de week-end : Anne Rosencher (L’Express) et Christian Chavagneux (Alternatives économiques) le vendredi ; Camille Vigogne Le Coat (Le Nouvel Obs) et Béatrice Mathieu (L’Express) le samedi ; Charles Sapin et Leila Abboud (Financial Times) le dimanche. Un créneau. Une voix parmi six. Sapin a déjà tenu sa première chronique, sur le « mur » de la dette qui placera le président de 2027, quel qu’il soit, « sous tutelle ». Ce n’est pas un appel au meurtre. C’est de la politique.

Sur franceinfo TV, le même homme débat le dimanche soir, après 19 heures, avec Rokhaya Diallo, directrice de la publication de Politis, militante antiraciste assumée, dans un format nommé précisément « Duel ». La direction de France Télévisions le dit sans détour : confrontation de points de vue différents ; interventions occasionnelles aussi dans « Avant le 20h », comme d’autres extérieurs. Le premier face-à-face du 6 septembre a même été décrit comme « feutré ». Rien n’y fait. Les syndicats de France Télévisions veulent le faire descendre de l’antenne. Diallo peut rester. Sapin doit partir. Le pluralisme, dans leur bouche, signifie : toutes les gauches, et le silence à droite.

Le 2 septembre, une assemblée générale à Radio France vote à l’unanimité le « refus catégorique » de cette chronique. Motif : le magazine porterait des valeurs « non compatibles » avec celles du groupe public. L’intersyndicale dépose un préavis pour le week-end des 13 et 14 septembre. On frappe donc au moment où l’édito doit passer. On ne critique pas une phrase. On veut l’effacer avant qu’elle soit dite. C’est le contraire du journalisme. C’est le syndicat comme ministère de la Vérité.

Ils n’ont même plus le courage de viser l’homme

Le plus révélateur est cette phrase colportée en interne : « Le problème, c’est pas lui, c’est Valeurs actuelles. » Autrement dit : Sapin peut avoir fait carrière dans des rédactions que les mêmes syndicats fréquentaient sans horreur ; il peut n’avoir aucun écrit « moralement critiquable » porté à la connaissance de la direction, comme l’écrit Vincent Meslet ; il peut prendre ses distances avec d’anciennes unes du magazine ; il peut assurer qu’il a été recruté pour faire évoluer la ligne. Rien n’importe. L’habit suffit. On lynche le badge.

Meslet a tenté un rappel de bon sens : halte au feu, pas halte au débat ; juger l’homme sur ses chroniques, pas sur le « symbole ». Sibyle Veil a rappelé qu’on ne dirige pas une radio « en cochant des noms sur une liste », et que les mêmes avaient déjà réclamé « la tête » de Sophia Aram ou de Charline Vanhoenacker. Elle assume de faire cohabiter « des gens qui ne pensent pas la même chose, à l’image de notre pays ». Même les gens qui ont critiqué Radio France « ont le droit de venir sur nos antennes ». Cette phrase devrait être tautologique dans une démocratie. Elle est devenue un acte de résistance. Voilà le diagnostic.

Le courrier interne du 3 septembre en dit plus encore que les syndicats ne voudraient. La direction promet « aucune tolérance » face au racisme, à l’antisémitisme, à l’islamophobie, à la haine, à la remise en cause des droits fondamentaux, au climatoscepticisme — « pour Charles Sapin comme pour tous ». Elle ajoute que si Valeurs actuelles « devait retourner à ses démons », les conséquences seraient immédiates. Autrement dit : on a déjà accepté de placer le chroniqueur sous surveillance idéologique permanente pour calmer la meute. Cela n’a pas suffi. La meute veut le cadavre, pas le sursis.

L’argent public, le monopole, le mensonge du « pluralisme »

Le service public n’est pas le jouet d’une chapelle. Il est financé par l’impôt. Sa mission légale n’est pas de reproduire le consensus d’une AG de la Maison ronde. C’est d’informer un pays qui vote, qui doute, qui lit Valeurs actuelles aussi bien que Politis, et qui n’a pas à demander un certificat de moralité syndicale pour entendre un édito de trois minutes le dimanche matin.

Depuis des années, la même maison accueille sans grève des chroniqueurs, humoristes et militants dont la ligne est explicitement à gauche, parfois très à gauche. Rokhaya Diallo n’est pas une observatrice neutre : elle est une militante. Elle a droit à l’antenne. Très bien. Alors Sapin y a droit aussi. Si le seul fait de diriger-adjoint un magazine classé à droite suffit à rendre « incompatible » la présence d’un journaliste, alors le service public a cessé d’être public. Il est devenu le comité central d’une rédaction qui confond ses convictions avec la République.

L’accusation d’« importer les méthodes de CNews » est une inversion. CNews, on peut la détester : elle ne vit pas de l’impôt, et personne n’y vote la grève pour interdire un éditorialiste de Libération. Ici, des salariés d’un monopole subventionné veulent dicter la grille au nom d’une « compatibilité » morale qu’ils définissent seuls. C’est exactement la méthode qu’ils prêtent à l’adversaire : sélection des voix, intimidation, frontière du dicible. Sauf qu’eux le font avec le chéquier de l’État.

Après Alloncle, ils offrent la preuve

La commission d’enquête sur l’audiovisuel public n’est pas un détail dans leur communiqué : c’est l’aveu. « Quelques mois à peine après » cette commission, écrire que faire parler Sapin « renforce le sentiment de malaise » revient à dire : le Parlement a osé nous contrôler, la presse de droite a osé nous critiquer, donc plus aucun de leurs journalistes ne doit franchir nos portes. La critique du service public devient un crime d’opinion. Quiconque l’a relayée est frappé d’indignité nationale médiatique. On a vu des régimes plus modestes dans l’art de confondre l’institution et le clan qui l’occupe.

Le SNJ peut crier que Radio France apparaît « comme un paillasson ». Le paillasson, c’est le contribuable, contraint de financer une antenne dont les syndicats se réservent le droit d’entrée. « La direction nous fait honte » : non. Ce qui fait honte, c’est une intersyndicale qui transforme le droit de grève — conquis pour défendre le salaire et les conditions de travail — en instrument de censure éditoriale. On ne grève pas contre un horaire ou un plan social. On grève contre une phrase qui n’a pas encore été prononcée.

Le fond de l’affaire n’est pas Sapin

Charles Sapin n’est qu’un prétexte. Le fond, c’est le refus viscéral que la droite — même celle qui écrit dans un magazine, même celle qui a fait ses classes au Point — puisse disposer d’un créneau régulier, à heure d’écoute, sur l’antenne la plus puissante du pays. Le fond, c’est la terreur de l’année présidentielle : si le public entend autre chose que le rumination habituelle, le sortilège se brise. Le fond, c’est cette idée inouïe selon laquelle les « valeurs du groupe public » seraient la propriété privée d’une AG, et non le cadre légal du pluralisme.

On peut juger Valeurs actuelles sévèrement. On peut détester ses unes d’hier. On peut préférer Diallo à Sapin. Rien de tout cela n’autorise à demander le retrait d’un homme d’une antenne de l’État. Dans une rédaction libre, on répond, on recoupe, on contredit. Dans une rédaction fascisante, on vote la grève et on exige la radiation.

Dimanche 13 septembre, si les syndicats mettent leurs menaces à exécution, ils n’auront pas « défendu le service public ». Ils auront démontré, en direct, pourquoi tant de Français ne le supportent plus : non parce qu’un chroniqueur de droite y parle enfin, mais parce que leurs gardiens préfèrent le silence au débat, l’anathème à l’argument, et leur confort idéologique à la mission pour laquelle on les paie. Qu’ils fassent grève, s’ils y tiennent. Qu’ils n’osent plus ensuite parler de démocratie.

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