Les retraités vont être les prochaines victimes du gouvernement

Photo : Hector Reyes

Roland Lescure a parlé lundi sur RTL comme on parle à des enfants qui réclament encore un dessert. « J’entends les préventions. » Puis la pirouette, cette phrase qu’on devrait lui coller au front jusqu’en 2027 : « Est-ce qu’il y a des raisons pour que tout le monde fasse des efforts sauf les retraités ? La réponse est évidemment non. » Évidemment. Quand on est ministre de l’Économie d’un État en débâcle, l’évidence, c’est toujours la poche d’à côté. Pas la sienne. Celle des gens qui ont cotisé quarante ans et qu’on peut taxer sans qu’une usine s’arrête le lendemain.

Deux pistes « ont du sens », dit-il. La désindexation des pensions « les plus élevées ». La suppression de l’abattement fiscal de 10 % sur les retraites. On « regarde les deux ». On ne baisse pas les retraites, précieux sophisme : on les « augmente moins que ce que l’inflation prévoirait ». En français : on vous appauvrit, mais avec un adverbe.

L’effort, toujours le même contribuable

« Tout le monde » fait des efforts, donc. Où ? Dans les ministères qui n’ont jamais rendu un crayon ? Dans les niches, les agences, les opérateurs, les chèques, les fonds, les « politiques publiques » dont la Cour des comptes elle-même ne retrouve plus le fil ? Dans la dépense qui enfle pendant qu’on promet chaque automne le sérieux ? Non. L’effort, c’est le retraité. Parce qu’il est là. Parce qu’il vote, certes, mais qu’il ne bloque pas un rond-point avec un camion. Parce que sa pension tombe le 9 et que Bercy peut la rogner le 10.

Lescure ajoute que « certains » d’entre eux sont dans une « situation de revenus relativement favorable ». Relativement. Le mot des lâches. 80 % des retraités touchent moins de 3 000 euros par mois. L’abattement de 10 % — plafonné autour de 4 400 euros par foyer — concerne quinze millions de ménages et coûte de l’ordre de cinq milliards par an. Cinq milliards : le prix d’une réforme que l’Assemblée a déjà recrachée l’automne dernier, quand le gouvernement avait voulu remplacer l’abattement par un forfait. Ils reviennent. Ils reviennent toujours. Une mauvaise idée n’est jamais morte à Bercy. Elle hiberne jusqu’au budget suivant.

Ces cinq milliards, ce n’est pas « les plus aisés » au sens d’un yacht. C’est le couple qui a deux petites pensions, un pavillon fini de payer et un impôt qui bascule dès qu’on retire le levier de 10 %. C’est aussi, oui, le cadre supérieur à la retraite. Tant mieux s’il a cotisé plus : on ne lui doit pas un sermon. On lui doit le contrat. Une pension indexée, ce n’est pas un privilège. C’est la seule protection qui reste contre une monnaie que l’État lui-même dévalue.

« Si on ne fait rien, on va dans le mur »

La phrase est juste. La conclusion est une insulte. On va dans le mur parce que la dépense publique a été conduite comme un buffet. Parce que le déficit doit « au pire » rester à 5 % — objectif déjà misérable, déjà un aveu — et que le projet de loi de finances doit être déposé le 6 octobre. Parce qu’en 2027 on vote, et qu’il faut afficher un chiffre avant d’afficher un candidat. Alors on prend ce qui est liquide : les pensions. Pas la structure. Pas le train de vie. Les pensions.

Lecornu avait préparé le terrain : on ne peut pas demander « uniquement à ceux qui travaillent » de payer le vieillissement. Traduction : ceux qui ne travaillent plus paieront aussi le vieillissement — le leur, et le gouffre des autres. Lescure enfonce. Les deux pistes « ont du sens ». Le sens de qui ? D’un ministère qui n’arrive pas à tenir une prévision de croissance et qui, pour rattraper, amputera une revalorisation de 2 %. Une année de gel déguisé, c’est une année de pouvoir d’achat en moins. L’année d’après, la base est plus basse. Puis encore. Ce n’est pas un effort. C’est une pente.

Et pendant ce temps, on nous parle d’« juste contribution ». Juste. Comme si le retraité n’avait pas déjà financé le système deux fois : par ses cotisations d’actif, puis par la CSG sur sa pension, puis par la fiscalité locale, puis par chaque taxe qui se glisse dans le ticket de caisse. On lui reprend maintenant l’indexation et le dernier abattement qui reconnaissait, depuis 1978, que la retraite n’est pas un salaire avec notes de frais.

Ils savent que c’est explosif. Ils le font quand même

Un sondage YouGov le dit sans détour : les Français rejettent la désindexation, surtout après 55 ans. Seuls les sympathisants du bloc central et une partie de LR y trouvent encore une vertu. Le gouvernement le sait. Il avance quand même, parce que le calendrier est plus fort que le suffrage — jusqu’au jour où le suffrage le rappelle. 2027 n’est pas un détail. C’est la raison pour laquelle on parle de « pensions les plus élevées » sans jamais dire le seuil. Plus le seuil est flou, plus on pourra le faire descendre une fois le texte en navette.

Lescure a « envie de retourner la question ». Très bien. Retournons-la jusqu’au bout.

Y a-t-il une raison pour que ceux qui ont terminé leur contrat social paient le déficit de ceux qui n’ont jamais arrêté d’en signer de nouveaux ? Y a-t-il une raison pour que l’État, après avoir promis que les petites retraites seraient sanctuarisées, s’autorise à définir lui-même ce qu’est une « petite » retraite ? Y a-t-il une raison pour que le même exécutif qui n’a pas su fermer une agence inutile trouve du « sens » à gratter l’abattement d’un veuf ?

La réponse, monsieur le ministre, est évidemment oui. Il y a des raisons. Elles s’appellent un bulletin de cotisation, une liquidation, une parole publique. Vous les trouvez « relativement favorables », ces gens. Ils vous trouveront, eux, parfaitement prévisibles.

Le PLF arrive le 6 octobre. D’ici là, chaque interview de Bercy resservira le même plat : l’effort, le mur, les retraités. Qu’on cesse de faire semblant. Ce n’est pas de la justice. C’est une razzia sur la seule catégorie qui a déjà payé, et à qui il reste assez d’épargne pour que l’État y voie une réserve.

Ils ont cassé la baraque. Ils envoient l’addition à la génération qui a fini de travailler. Qu’ils assument le mot. Pas « effort ». Pas « sens ». Hold-up.

Et peut-être alors les retraités arrêteront-ils de voter au centre…

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