Casablanca pour la drogue, Dubaï pour l’argent, Alger pour le droit commun

Illustration : L'Instant

Une note confidentielle de l’Office central de lutte contre le crime organisé, datée du 20 juillet 2026 et consultée par nos confrères du Parisien, dresse la géographie réelle de la cavale. Base de travail : 3 600 notices rouges Interpol encore en diffusion, émises à la demande de la justice française. Le document ne se contente pas d’un classement. Il décrit un système : des condamnés ou des mis en cause qui dirigent encore leurs affaires depuis l’étranger, protégés par la distance, par des diplomatie dégradées — l’Algérie en tête — et par une règle simple, presque universelle : la majorité des États n’extradent pas leurs nationaux.

« Les évolutions récentes de la criminalité organisée permettent à des malfaiteurs d’envergure aujourd’hui condamnés ou recherchés par les autorités judiciaires françaises de piloter parfois sereinement leurs activités illégales hors de France », écrit l’OCLCO.

Le classement

Le Maroc arrive nettement en tête : 218 personnes recherchées par la France s’y trouvent, selon le décompte des policiers. Suivent l’Algérie (124), Israël (87), la Tunisie (59), les Émirats arabes unis (48) et la Turquie (41). Plus loin : Royaume-Uni, États-Unis, Sénégal, Serbie, Thaïlande.

Les volumes ne disent pas tout. Ce sont les profils qui intéressent les enquêteurs.

Au Maroc, près de la moitié des fugitifs (49 %) sont recherchés pour trafic de stupéfiants — une part très supérieure à celle observée ailleurs. Le royaume confirme son rôle de base arrière du narcobanditisme français : proximité, double nationalité fréquente, réseaux familiaux, et une convention d’extradition de 2011 qui, dans les faits, ne s’applique pas aux Marocains.

Aux Émirats, le tableau s’inverse : 91 % des notices concernent des infractions économiques et financières, 4 % seulement le trafic de drogue. Dubaï attire les cols blancs, les montages offshore, les avoirs déjà convertis. En Israël, la part financière atteint 38 %, contre 3 % pour les stupéfiants — héritage notamment de la fraude à la taxe carbone et des arnaques aux placements qui ont suivi.

En Algérie et en Tunisie, le droit commun domine : 47 % et 41 % des dossiers sont classés hors criminalité organisée structurée — violences, atteintes aux personnes, affaires familiales. Moins de « parrains », davantage d’hommes qui ont quitté le territoire après un vol violent, un règlement de comptes ou une condamnation correctionnelle.

Quatre noms pour une règle

Badiss Mohamed Bajjou, Franco-Marocain, classé en 2024 dans le top 10 des Français les plus recherchés par Interpol. Les enquêteurs le présentent comme le commanditaire présumé des premiers « cryptorapts » recensés en France : enlèvements et séquestrations visant des acteurs des cryptoactifs, rançon en cryptomonnaies, tentative de meurtre à Versailles. Arrêté le 3 juin 2025 à Tanger, après signalement français. Paris a demandé l’extradition. Rabat a refusé : le Maroc n’extrade pas ses ressortissants. Bajjou doit être jugé au Maroc pour les faits de l’été 2023. Une convention de 1981 permet, en théorie, un transfèrement de peine vers les prisons françaises s’il est condamné. Ce n’est pas une remise à la justice qui a instruit le dossier.

Fabrice Sakoun, Franco-Israélien, condamné en 2011 à cinq ans de prison dans l’arnaque à la taxe carbone. Réfugié en Israël. La France a déposé une demande d’extradition en septembre 2020. En juillet 2025, Le Parisien écrivait encore que « l’instruction de la demande est toujours en cours ». Un juge de Nancy l’a par ailleurs renvoyé dans un second dossier : faux placements, 3,4 millions d’euros soustraits à plus de 90 épargnants, 800 000 euros à Cofiroute, faits 2017-2019. Israël a extradée d’autres figures de la taxe carbone (Mickael Aknin, Patrick Bellaiche). Sakoun, à ce stade, non.

Mohamed Djeha, dit Mimo ou Suarez, présenté comme le patron du réseau de la Castellane à Marseille — dossier « L’Empire ». Franco-Algérien. Arrêté en juin 2023 à Oran. Condamné par défaut à 30 ans par la cour d’assises d’Aix-en-Provence pour un règlement de comptes lié à une course-poursuite sur l’A55 en 2017. L’Algérie ne l’a pas remis à Marseille. L’été 2026, un frère — Djamel Djeha, et non Rachid comme annoncé d’abord — a été interpellé à Béjaïa le 3 août, sur mandat des juges marseillais. D’abord placé sous contrôle judiciaire, puis en détention provisoire à la demande du parquet d’Alger. Toujours pas d’extradition.

Mehdi Laribi, dit Tic, 36 ans, Franco-Algérien de Marseille, l’un des cofondateurs présumés de la DZ Mafia, née à la Paternelle pendant le confinement. En fuite plusieurs années. Arrêté fin juillet 2026 en Algérie sur mandat français (opération « Octopus »). Contrôle judiciaire, puis détention provisoire. L’Algérie n’extrade pas ses nationaux. Darmanin a salué « un signal » après sa visite à Alger en mai et la reprise partielle de la coopération. Un signal n’est pas une remise.

Ces quatre dossiers disent la même chose : l’arrestation à l’étranger n’est pas le retour en France. C’est souvent le basculement vers une justice tierce, plus lente, moins alignée, parfois moins dissuasive.

L’asymétrie

Le chapitre que l’OCLCO juge le plus sensible est celui de la réciprocité.

L’Algérie diffuse 804 notices rouges. Seules 58 comportent un élément de localisation en France. Les Émirats en diffusent 1 186 ; 25 seulement concernent le territoire français. La France a besoin de ces États bien davantage qu’ils n’ont besoin d’elle. « Un net déséquilibre et un intérêt à l’échange très supérieur pour la justice française », résume la note.

S’y ajoute le droit : non-extradition des nationaux, procédures longues, commissions rogatoires qui « nécessitent d’importantes ressources », coopération policière « loin d’être toujours acquise ». Localiser un fugitif à Casablanca, à Oran ou à Tel-Aviv n’est pas une opération de 48 heures. C’est un travail d’enquête au long cours, dépendant d’un partenaire qui n’a pas le même calendrier, ni les mêmes priorités, ni parfois les mêmes relations avec Paris.

Ce que la police compte faire

Face à ce constat, la Direction nationale de la police judiciaire a lancé une initiative associant gendarmerie, ministères de la Justice et des Affaires étrangères : lister des « cibles d’intérêt prioritaire », y concentrer les moyens, renforcer le partage avec le renseignement, lutter contre ce que le document appelle un « sentiment d’impunité ».

Le sentiment n’est pas une impression de chroniqueur. Il est le produit des chiffres. 218 recherchés au Maroc, dont la moitié pour la drogue. 124 en Algérie, dans un climat diplomatique encore fragile malgré les gestes de l’été. 87 en Israël, avec une forte composante financière. 48 aux Émirats, presque tous pour l’argent. Des hommes arrêtés, parfois, et rarement extraits.

La notice rouge signale. Elle n’extrait pas. Entre les deux, il y a un passeport, une double nationalité, une capitale qui juge chez elle, et une France qui continue d’émettre des avis pendant que le trafic, lui, se pilote à distance.

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