L’AfD n’a même pas encore de gouvernement. Centre-Val de Loire a déjà un ultimatum

Illustration : Le JDF

Il a fallu vingt-deux ans, des délégations, des photos au château, un film institutionnel pour les 75 ans de la déclaration Schuman et un appel à projets du Fonds citoyen. Il a fallu une nuit de dépouillement à Magdebourg pour que tout ça bascule — ou plutôt pour que François Bonneau, président socialiste de Centre-Val de Loire, envisage que ça bascule. Le mot compte. On n’arrête rien. On « envisage ». On « ne pourra en aucune manière poursuivre ». On exprime une « profonde inquiétude ». En français administratif, c’est le maximum de la foudre avant le déjeuner.

Dimanche, l’AfD a pris 43,8 % en Saxe-Anhalt. Lundi, Orléans a pris un communiqué. La causalité est limpide : les électeurs d’un Land de 2,1 millions d’habitants ont commis une faute de goût. La Région ligérienne, 2,5 millions d’âmes et un hôtel de région, se sent tenue de répondre.

Un partenariat avec la CDU moribonde

Le jumelage date du 5 juillet 2004. Wolfgang Böhmer et Michel Sapin signent à Magdebourg. Depuis, Reiner Haseloff (CDU) et François Bonneau se sont passé le relais des cadeaux protocolaires — le dernier en date à Blois, octobre 2024, pour les vingt ans. Éducation, jeunesse, mémoire, culture, inondations, « valeurs démocratiques ». On a même envoyé 50 lycéens à Dessau en février 2025 pour des « Mémoires croisées » sur la Shoah. Tout cela fonctionnait admirablement tant que le partenaire votait comme il faut, c’est-à-dire CDU depuis deux décennies, même fatigué, même en chute libre.

Haseloff avait droit au sourire et au film YouTube de la Région (71 vues, trois likes : l’amitié des peuples a ses métriques). Siegmund, lui, n’a pas encore de majorité, pas encore de gouvernement, pas encore de ministre de la Culture. Il a 39 sièges sur 83. Qu’importe : le programme suffit. Bonneau épingle la « remigration », l’abandon de la transition énergétique, « l’arrêt des financements des projets liés à la Shoah ». Trois motifs, un même réflexe : on ne parle plus à ceux qui ont gagné.

L’AfD n’est pas au pouvoir. Centre-Val de Loire est déjà à la rupture conditionnelle. C’est ce qu’on appelle anticiper.

La démocratie, mais pas celle-là

Le communiqué est cosigné par Delphine Benassy (culture et coopération) et Karine Gloanec-Maurin (Europe et tourisme). Trio socialiste, « profonde inquiétude », « repli », « refus de toute diversité », « nationalisme dangereux pour la démocratie ». La démocratie, donc, c’est le partenariat. Le bulletin de vote, c’est le danger. Les 77,8 % de participation en Saxe-Anhalt — record depuis la réunification — n’ont pas calmé Orléans. Plus les gens votent, plus il faut s’inquiéter.

On aurait pu écrire : nos échanges scolaires continuent, nos lycéens n’ont pas à payer le bulletin de leurs parents. On a préféré : si vos élus appliquent ce pour quoi ils ont été élus, on coupe. La pédagogie européenne, version 2026, tient en une phrase — soyez partenaires, à condition de rester fréquentables.

Le plus savoureux est le grief mémoriel. La Région menace d’arrêter une coopération dont le fleuron est précisément le travail sur la Shoah, parce que l’AfD, dans un programme de 258 pages, voudrait réorienter la politique culturelle du Land. Pour sauver la mémoire, on suspend les voyages de mémoire. Pour défendre l’Europe, on ferme le pont. Hegel n’est pas mort : il a juste déménagé à Orléans.

Ce que le communiqué ne dit pas

Il ne dit pas que l’AfD peut échouer à former un exécutif. Il ne dit pas que le BSW, la CDU et les autres jouent encore au cordon. Il ne dit pas ce que pèse, en euros et en élèves, ce partenariat — assez pour un communiqué, pas assez pour un chiffre. Il ne dit pas non plus ce que Centre-Val de Loire ferait si un conseil régional français basculait : on imagine mal Magdebourg menacer de cesser les échanges avec Tours.

Il dit surtout le confort moral d’un président de Région qui, d’un communiqué, se range du bon côté de l’Histoire pendant que 576 000 électeurs allemands, eux, se rangent du côté de l’urne. Les « valeurs que nous mettons en œuvre » tiennent dans un PDF. Les leurs, dans un résultat.

Haseloff peut encore envoyer un panier. Bonneau, lui, a déjà envoyé le faire-part. L’amitié franco-allemande, c’est sacré. Jusqu’au dimanche soir.

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