Fonction publique : l’art de travailler moins pour gagner pareil

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On croyait l’affaire réglée, classée, digérée par l’opinion publique. Les 35 heures devaient être la règle commune, le socle minimal, la norme intangible. En réalité, une partie de la fonction publique locale continue de vivre dans un monde parallèle, où le temps de travail se négocie, se découpe, se contourne, se dilue.

La Cour des comptes vient de remettre une pièce dans la machine. Certaines collectivités permettent toujours à leurs agents de travailler nettement moins que la durée légale, grâce à un empilement d’« autorisations spéciales d’absence », de régimes dérogatoires et de bricolages administratifs. Officiellement, tout est légal. Officieusement, c’est un système organisé d’évitement.

L’usine à congés permanents

Médailles, événements familiaux étendus jusqu’aux cousins éloignés, « ponts » transformés en jours « off » officiels, absences accordées sans justificatifs solides, règles floues rédigées à la va-vite : dans certaines communes, la créativité bureaucratique rivalise avec l’imagination fiscale.

Résultat concret : des agents qui travaillent parfois 1520 heures par an quand la loi en prévoit 1607. Des centaines d’heures offertes. Des semaines entières gommées. Et personne ne rembourse.

Le privé paie, le public se repose

Pendant ce temps-là, dans le secteur privé, on compte ses jours, on négocie ses congés, on justifie la moindre absence, on accepte les horaires étendus, les heures supplémentaires mal payées, la pression permanente sur la productivité.

Deux mondes. Deux régimes. Une seule facture : celle du contribuable.

Car ces heures non travaillées ne disparaissent pas dans la nature. Elles se traduisent en embauches supplémentaires, en masse salariale gonflée, en budgets locaux sous perfusion, en impôts qui montent ou en services publics qui se dégradent faute d’effectifs réellement présents.

Un système politiquement protégé

Pourquoi cela dure-t-il depuis des années ? Parce que toucher au temps de travail dans la fonction publique reste politiquement explosif. Syndicats vent debout, élus locaux frileux, gouvernements timorés, ministres qui promettent des « harmonisations » dans cinq ou dix ans, décrets qui n’arrivent jamais.

La Cour des comptes alerte. Le Conseil d’État somme l’exécutif d’agir. Les rapports s’accumulent. Les chiffres sont connus. Et rien ne change.

Le grand tabou républicain

Dans n’importe quelle entreprise privée, un tel système serait qualifié de gabegie. Dans la sphère publique, on parle de « spécificités », de « contraintes sociales », de « qualité de vie au travail ».

Traduction simple : on a construit un modèle où l’intérêt de l’administration passe avant celui du pays, où le confort interne l’emporte sur l’efficacité collective, où la solidarité nationale se transforme en rente silencieuse.

Et tant pis si la dette explose, tant pis si les services ferment plus tôt, tant pis si les délais s’allongent, tant pis si la confiance s’effondre.

La République peut bien exiger toujours plus de ses contribuables, elle n’ose toujours pas exiger autant de certains de ses propres agents.

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