Le 29 juillet 2026, la préfecture de police de Paris a remis à l’avocat de Xenia Fedorova, Me Emmanuel Piwnica, un arrêté ministériel d’expulsion signé par le ministre de l’Intérieur Laurent Nuñez. Le texte est clair et lourd de conséquences : le comportement de la journaliste russe « porte atteinte aux intérêts fondamentaux de l’État » et sa présence sur le territoire français « constitue pour ce motif une menace particulièrement grave et actuelle pour l’ordre public ».
Depuis, la chroniqueuse, figure régulière de CNews, d’Europe 1 et du JDNews, est assignée à résidence à son domicile parisien avec obligation de pointer chaque jour au commissariat. Elle dispose de deux mois pour former un recours devant le tribunal administratif, mais ce recours n’est pas suspensif. Pour bloquer l’exécution de la mesure, son avocat doit simultanément déposer un référé-liberté ou un référé-suspension. C’est le début d’une bataille juridique, politique et médiatique qui risque de durer plusieurs mois.
Qui est Xenia Fedorova ?
Née Ksenya Borchik le 26 décembre 1980 à Kazan, Xenia Fedorova n’est pas une journaliste ordinaire. Elle a fait l’essentiel de sa carrière au sein de l’appareil de propagande russe. En 2017, elle devient présidente et directrice de l’information de RT France, la branche francophone de la chaîne d’État Russia Today. Sous sa direction, RT France se présente comme une « source alternative » aux médias mainstream, mais les experts, dont le chercheur Maxime Audinet, la décrivent comme « la voix de Vladimir Poutine en France ». La ligne éditoriale est dictée par le Kremlin.
Après l’interdiction de diffusion de RT dans l’Union européenne en 2022 et la liquidation de la structure française, Xenia Fedorova disparaît temporairement des écrans. Elle réapparaît en 2025 dans les médias du groupe Bolloré. Elle devient chroniqueuse régulière sur CNews, intervient sur Europe 1 et dans les colonnes du JDNews. Elle anime même une émission sur les Églises orthodoxes. En mars 2025, elle publie chez Fayard (maison appartenant au groupe Bolloré) un livre intitulé Bannie, dans lequel elle se présente comme une victime de la censure occidentale.
Son ascension dans la « bollosphère » a rapidement attiré les critiques. En mai et juin 2026, plusieurs enquêtes du Monde et de Mediapart soulignent son rôle de relais des narratifs russes. Le ministre des Affaires étrangères Jean-Noël Barrot la qualifie de « propagandiste patentée ». Emmanuel Macron rappelle qu’en 2017 déjà, il considérait RT et Sputnik comme des « organes de propagande ». Le Parlement européen vote même une résolution demandant des sanctions contre elle. Malgré cela, son titre de séjour de dix ans, renouvelé en 2024, n’avait jusqu’ici pas été remis en cause.
Ce que dit l’arrêté d’expulsion
L’arrêté ministériel du 29 juillet 2026 ne se contente pas de dénoncer des opinions. Il accuse explicitement Xenia Fedorova d’agir « comme un relais des campagnes de désinformation pilotées par les autorités russes » visant à « déstabiliser l’ordre public », à « manipuler l’opinion publique » et à « saper la confiance des citoyens européens et en particulier des citoyens français en leurs institutions ».
C’est un changement de braquet. Jusqu’ici, le gouvernement avait multiplié les déclarations, mais n’avait pas franchi le pas de l’expulsion. La proximité de l’élection présidentielle de 2027 et la sensibilité accrue aux interférences étrangères semblent avoir pesé. Laurent Nuñez, ancien patron de la DGSI, connaît parfaitement les dossiers de déstabilisation. L’arrêté est pris au niveau ministériel, ce qui en augmente le poids symbolique et juridique.
Les obstacles juridiques et logistiques
Sur le papier, l’État peut expulser immédiatement. L’arrêté est exécutoire. Mais la réalité est plus complexe.
D’abord, le droit de recours. Me Piwnica a annoncé qu’il formerait « immédiatement » un recours et un référé. Le référé-liberté doit être tranché en 48 heures s’il y a atteinte grave et manifestement illégale à une liberté fondamentale. Le référé-suspension, plus classique, prend généralement une dizaine de jours. En cas de rejet, l’affaire montera jusqu’au Conseil d’État.
Ensuite, la destination. Depuis le début de la guerre en Ukraine, il n’existe plus de vol direct entre la France et la Russie. Une expulsion vers Moscou passerait nécessairement par un pays tiers (Turquie, Serbie, Émirats…). Des précédents existent : en 2021, un Tchétchène avait été expulsé vers la Russie malgré les risques. En 1994, des islamistes algériens avaient été envoyés au Burkina Faso. Mais chaque étape multiplie les possibilités de recours et de contentieux.
Enfin, le droit à la vie privée et familiale. Xenia Fedorova vit en France depuis une décennie. Si elle a des attaches solides, les juges pourraient estimer que l’expulsion est disproportionnée. C’est souvent sur ce terrain que les arrêtés d’expulsion échouent.
La réaction du groupe Bolloré
Canal+ et Lagardère ont réagi avec une rare vigueur. Dans un communiqué commun publié dès le 29 juillet, les deux groupes déclarent avoir appris la décision « avec stupeur ». Ils apportent leur « plein soutien » à leur salariée et estiment que l’empêcher de s’exprimer constituerait « une atteinte particulièrement grave à la liberté d’expression et au pluralisme des opinions ».
Ils citent l’article 11 de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen et rappellent que « la liberté d’expression ne se défend pas uniquement lorsque les opinions exprimées font consensus. Elle se défend précisément lorsqu’elles dérangent ».
Ce soutien n’est pas anodin. L’affaire Fedorova ouvre un nouveau front dans la bataille idéologique entre le pouvoir macroniste et l’empire médiatique de Bolloré. L’Arcom avait d’ailleurs déjà mis en demeure CNews en juin 2026 pour « prédominance d’un même courant de pensée » sur plusieurs sujets, dont la guerre en Ukraine.
Les enjeux politiques et démocratiques
L’affaire Fedorova cristallise plusieurs tensions françaises.
D’un côté, la question de la souveraineté informationnelle. Depuis 2022, la France et l’Europe ont multiplié les mesures contre la propagande russe : interdiction de RT et Sputnik, sanctions contre des influenceurs, vigilance accrue des services. Laisser une ancienne cadre de RT France s’exprimer librement sur les plateaux français pendant que la guerre continue en Ukraine et que l’élection présidentielle approche peut apparaître comme une faille.
De l’autre, le risque de créer un précédent dangereux. Si l’État peut expulser une journaliste (même pro-russe) au motif que ses analyses « saperait la confiance dans les institutions », où place-t-on le curseur ? D’autres voix critiques, y compris françaises, pourraient demain être accusées de « déstabilisation ». C’est exactement l’argument que mettent en avant Canal+ et Lagardère, mais aussi une partie de la droite qui voit dans cette décision une tentative de faire taire un point de vue dissident sur l’Ukraine et les relations avec Moscou.
Le moment choisi n’est pas anodin non plus. L’été 2026 est calme sur le front politique, mais la campagne de 2027 se profile. Une expulsion médiatisée de « la propagandiste russe de Bolloré » permet au gouvernement de se poser en défenseur de la sécurité nationale face aux interférences étrangères, tout en portant un coup à l’un de ses adversaires médiatiques les plus constants.
Que peut-il se passer concrètement ?
Plusieurs scénarios sont possibles :
- Le référé-suspension est accordé. Xenia Fedorova reste en France le temps du recours au fond, qui peut prendre des mois.
- Le référé est rejeté. L’État tente une expulsion immédiate via un pays tiers. Les images d’une journaliste embarquée de force feraient le tour du monde et renforceraient le récit de la « censure démocratique ».
- Un compromis se dessine : titre de séjour non renouvelé, interdiction de travailler dans les médias, mais pas d’expulsion physique.
- Le Conseil d’État annule l’arrêté pour erreur d’appréciation ou atteinte disproportionnée aux libertés.
En attendant, Xenia Fedorova pointe chaque jour au commissariat. Ses employeurs continuent de la soutenir publiquement. Et l’affaire alimente déjà les plateaux et les réseaux sociaux, où s’affrontent deux récits incompatibles : celui de la nécessaire défense contre la propagande russe, et celui de l’atteinte à la liberté d’expression au nom d’intérêts d’État mal définis.
L’affaire Fedorova n’est pas seulement l’histoire d’une journaliste russe. C’est le symptôme d’une France qui, en 2026, hésite encore sur la manière de traiter la guerre informationnelle tout en préservant les principes démocratiques qu’elle prétend défendre.


