Un jour sur sept avec un journaliste de droite : Radio France appelle le SAMU

Illustration : LLP

Ce mercredi 2 septembre, plus de 400 salariés réunis en assemblée générale ont voté à l’unanimité une motion exigeant le retrait de Charles Sapin, directeur adjoint de la rédaction de Valeurs actuelles, à qui France Inter a confié une chronique politique du dimanche. À défaut, l’intersyndicale est mandatée pour déposer « un préavis de grève dans les meilleurs délais ».

On a bien lu. Pas une baisse de salaire. Pas un plan social. Pas une suppression d’émission. Un journaliste. Un créneau. Un dimanche.

Le motif officiel est d’une limpidité comique : le magazine V.A. porterait des valeurs « non compatibles » avec celles du groupe public. La SDJ de France Inter parle de « ligne rouge ». Le SNJ voit Radio France transformée en « paillasson ». La CGT rapproche l’arrivée de Sapin de la « mise à l’index » de Thomas Legrand pour démontrer que la radio « cède à l’extrême droite ».

Traduction : le service public a une doctrine. Elle n’est écrite nulle part, mais tout le monde la connaît. On peut y faire entrer L’Express, Le Nouvel Obs, Alternatives économiques et le Financial Times. On peut y laisser des humoristes comparer un député de la République à un rat et gloser sur son homosexualité. On ne peut pas y laisser un homme passé par L’Opinion, Le Figaro et Le Point parce qu’il a rejoint Valeurs actuelles.

Céline Pigalle, pour sa première grille, avait pourtant pris soin d’afficher un panel : Anne Rosencher et Christian Chavagneux le vendredi, Camille Vigogne Le Coat et Béatrice Mathieu le samedi, Leila Abboud et Charles Sapin le dimanche. Le pluralisme, version direction. La rédaction a répondu : le pluralisme, oui, mais pas jusque-là. « On peut prouver qu’on est pluraliste sans aller jusqu’à Valeurs actuelles », lâche un syndicaliste. Phrase magnifique. Elle dit tout. Le pluralisme n’est pas un principe. C’est un périmètre. Et le périmètre s’arrête pile avant le titre qui dérange.

Le plus savoureux, c’est l’aveu. Après la réunion de mardi avec Pigalle et Sapin, le même syndicaliste résume : « Le problème, ce n’est pas lui, ou sa chronique, sur laquelle il n’y avait rien à redire sur le fond. Le problème, c’est Valeurs actuelles. » Autrement dit : le texte passe. L’étiquette, non. On ne discute plus des arguments. On discute du tampon sur le passeport.

Pendant ce temps, l’antenne continue de fonctionner selon ses habitudes. Lundi, l’humoriste Jessé ironise : « C’est bien Charles Sapin, ça diversifie les points de vue. Trop hâte qu’ils invitent des néonazis pour qu’on ait enfin leur version de l’histoire. » Le même jour, Ameziane, dans Zoom Zoom Zen, s’en prend au physique de Jean-Philippe Tanguy (« tête d’un rat dont la mutation aurait été stoppée à 80 % ») et à son homosexualité, avant de conclure qu’il n’avait « qu’à se cacher sous un voile ». Ça, c’est de l’humour. Ça, c’est compatible. Un édito du dimanche sur le mur de la dette en 2027, en revanche, relève de la contamination idéologique.

On touche là le cœur du délire. Radio France ne se contente pas d’avoir une ligne. Elle exige que cette ligne soit la seule légitime, y compris quand on lui demande — timidement, une fois par semaine — d’en afficher une autre. Les mêmes qui hurlent au « manque de pluralisme » dès qu’un rapport parlementaire documente le tropisme gauche des matinales publiques découvrent tout à coup que « le pluralisme ne peut servir de prétexte à la légitimation de toutes les paroles ». Formule magique. Elle permet de traiter d’extrême droite tout ce qui n’est pas déjà dans la maison, et de traiter d’humour tout ce qui l’est.

Le spectre de la commission Alloncle plane, évidemment. Beaucoup de salariés y voient la vraie cause : Pigalle aurait « cédé » aux reproches sur le manque d’ouverture. Un cadre pestait déjà : « Quoiqu’on fasse, maintenant, c’est mis en rapport avec la commission d’enquête. » Un autre résumait le piège avec une honnêteté rare : si la direction recule, elle sera accusée de lâcheté ; si elle maintient Sapin, elle aura « la guerre en interne ». Autrement dit, le service public est coincé entre le pays qui le finance et la rédaction qui l’occupe.

Il n’y a plus grand-chose à démontrer. Une institution payée par tous les Français menace de faire grève parce qu’un journaliste de droite ouvre le micro le dimanche matin. Ses humoristes animalisent un élu. Ses syndicats parlent de « valeurs incompatibles ». Sa direction demande qu’on « regarde la photo d’ensemble ». La photo d’ensemble est pourtant claire : Radio France n’est pas en crise parce qu’elle s’ouvre. Elle est en crise parce qu’elle ne supporte pas de s’ouvrir.

Le plus drôle, c’est qu’ils croient encore donner une leçon de morale. Ils en donnent une, en effet. Juste pas celle qu’ils croient.

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