À quelques minutes d’Annecy, dans une entreprise de taille modeste, se joue une histoire typiquement française : celle d’un savoir-faire industriel pointu, d’une culture de l’exigence et d’une capacité à s’exporter malgré les obstacles. PGM Précision, une PME haut-savoyarde d’une dizaine de salariés, fabrique depuis plus de trois décennies des fusils de tireur d’élite dont un modèle, l’Ultima Ratio, s’est imposé comme une référence, en France comme à l’étranger.
Le nom dit déjà l’ambition. « Ultima ratio regum », “le dernier argument des rois”, formule gravée sur les canons sous Louis XIV. L’artisan armurier Gilles Payen la remet au goût du jour au début des années 1990 en baptisant ainsi un fusil d’abord conçu pour le RAID. L’arme séduit rapidement : d’abord les tireurs “Oméga” de l’unité d’élite, puis des formations militaires, et le GIGN, qui apprécie la relation directe avec le fabricant pour faire évoluer l’équipement selon les besoins opérationnels.
Au fil des années, l’Ultima Ratio change, sans se renier. « Le modèle d’origine a beaucoup évolué », explique François Brion, actuel dirigeant, mais l’arme conserve ce qui fait sa force : une simplicité d’emploi et une robustesse recherchées sur le terrain. Un ancien du GIGN, cité dans l’article, raconte ainsi avoir négocié la mise au point d’un modèle “commando”, à crosse repliable et canon raccourci. De l’Afghanistan au Mali, en passant par l’Irak ou la Côte d’Ivoire, l’Ultima Ratio a accompagné des opérations françaises, avec, en filigrane, une idée revendiquée : la souveraineté ne se proclame pas, elle se fabrique.
Cette souveraineté, justement, se lit dans l’organisation industrielle. Recherche, développement et assemblage restent en Haute-Savoie, sur une chaîne de montage qui se termine par un tunnel de tir de 100 mètres, ultime étape de validation. Les pièces, usinées avec une précision de l’ordre du 200ᵉ de millimètre, arrivent “prêtes à l’emploi”, sans ajustage, selon la direction. Une partie de la production en série s’appuie sur Teissier Technique, groupe industriel annécien devenu actionnaire majoritaire en 2004, tandis que le reste des composants provient autant que possible d’entreprises voisines. Un maillage local qui permet d’aller vite, de contrôler la qualité, et de rester agile.
Agile, PGM l’est aussi commercialement. L’Ultima Ratio se décline en versions raccourcies, sportives, avec des calibres adaptés aux usages. À environ 10 000 euros avec la lunette, l’arme affiche, selon les modèles, une capacité à “faire mouche” jusqu’à 1 800 mètres. Résultat : l’essentiel des ventes se fait hors de France. En 2025, 80 % du chiffre d’affaires – environ 3 millions d’euros – a été réalisé à l’export, avec des clients évoqués en Allemagne, au Royaume-Uni, en Australie, au Japon, au Canada, aux États-Unis ou encore dans les pays Baltes.
Mais l’export, dans la défense, ne se résume pas à une vitrine. Classée au sein de la Base industrielle et technologique de défense (BITD), l’entreprise ne peut pas vendre à n’importe quel pays, et doit composer avec un cadre administratif exigeant. Le patron pointe des délais parfois longs pour obtenir les licences d’exportation, susceptibles de faire perdre des contrats dans un univers concurrentiel. Sur le marché français, la logique des appels d’offres, encadrée par le code des marchés publics, impose aussi de “viser juste” à chaque renouvellement.
Reste une évidence : derrière cette PME, c’est une certaine idée de l’industrie française qui se dessine. Peu de salariés, beaucoup de savoir, un produit identifiable, une chaîne locale, et une réputation mondiale forgée à la fois par la performance et par le bouche-à-oreille des unités utilisatrices. PGM Précision rappelle qu’au-delà des slogans, la France conserve des poches d’excellence capables de rivaliser avec les meilleurs — et, parfois, de les devancer.

