Le Salon du livre de l’Estrie, qui se tient du 15 au 18 octobre à Sherbrooke, a annoncé jeudi 24 septembre retirer à l’écrivain canado-haïtien Thélyson Orélien le titre d’invité d’honneur et l’invitation aux deux activités prévues à la programmation. Les éléments de communication le concernant seront retirés du site et des réseaux sociaux, a indiqué l’organisation dans un communiqué, « après avoir pris connaissance des allégations de plagiat » et « après mûres réflexions ».
L’exclusion intervient trois jours après le prix du roman Fnac, décerné lundi 21 septembre à C’était ça ou mourir (Grasset en France, Boréal au Québec). Le premier roman de l’auteur de 38 ans, résidant à Ottawa après avoir quitté Haïti en 2010, figurait parmi les succès de la rentrée : environ 35 000 exemplaires vendus, premières sélections du Goncourt, du Renaudot, du Femina et du Médicis, traductions annoncées. Le récit, à la première personne, suit Jonas Dorléon, professeur d’histoire-géographie fuyant la violence des gangs haïtiens à travers une douzaine de pays jusqu’au Canada.
Le signalement sur X, puis le plagiat documenté
Lundi soir, quelques heures après le prix Fnac, le compte X alors quasi inconnu « Balance ton Claude » (une centaine d’abonnés) a affirmé que le roman avait été « presque intégralement » rédigé par une intelligence artificielle. Le compte disait avoir soumis plusieurs extraits au détecteur américain Pangram, avec un résultat répété de 100 %. La Presse a ensuite fait passer l’ensemble du livre dans le même outil et obtenu 94 %. D’autres détecteurs testés par l’AFP et Le Devoir donnent des résultats divergents. L’auteur nie avoir utilisé l’IA. Il a parlé d’« attaques racistes » et d’une « volonté » de le « faire taire ». Grasset a dénoncé une campagne de haine. Les Éditions du Boréal ont indiqué jeudi qu’il leur était « impossible à ce stade » de confirmer ou d’infirmer le recours à l’IA, tout en soulignant l’absence, selon elles, de « preuves sérieuses et tangibles ».
Mercredi, le dossier a basculé sur un terrain plus concret. La Presse a établi qu’une chronique d’Orélien publiée le 28 février 2013, « Ne mettons pas nos héros sur un piédestal », était dans sa « quasi-totalité » une « traduction légèrement remaniée » de l’article « Falling from pedestals » d’Andy Bautista, paru cinq jours plus tôt dans le quotidien philippin The Philippine Star. Le journal québécois a apposé un bandeau de plagiat sur le texte. Radio-Canada (équipe des Décrypteurs) a recensé au moins cinq chroniques et textes d’opinion de 2012-2013, publiés notamment dans La Presse, le HuffPost Québec et sur Mondoblog (RFI), contenant des passages copiés d’auteurs étrangers (The Hindu, La República au Pérou, etc.). Une nouvelle de 2012, Où va le monde, primée par le public de Radio-Canada, reprend des phrases du Matin des magiciens de Louis Pauwels et Jacques Bergier (1960).
François Cardinal, vice-président information de La Presse, a qualifié cette « tromperie » de « décevante et inexcusable » et indiqué qu’il serait « bien étonnant » de republier l’auteur. Le Salon de l’Estrie a explicitement lié sa décision aux allégations de plagiat relayées par La Presse et Radio-Canada, plus qu’aux seuls soupçons d’IA.
Conséquences immédiates
Jeudi, les Éditions du Boréal ont suspendu les activités promotionnelles autour du livre, invoquant le « bien-être » de l’auteur et rappelant que le plagiat est « une pratique inacceptable ». Orélien devait être l’une des figures du salon sherbrookois. Il n’y figurera plus.
L’Académie Goncourt, par la voix de Philippe Claudel, a indiqué ne pas disposer des « compétences techniques » ni des « moyens humains » pour contrôler un éventuel usage de l’IA dans les romans sélectionnés. Le prix Fnac, lui, a déjà été attribué. Aucune décision publique de retrait n’avait été annoncée jeudi soir.
L’affaire pose deux questions distinctes que les institutions du livre traitent désormais séparément : la fiabilité contestée des détecteurs d’IA, d’une part ; le plagiat documenté sur des textes signés il y a plus de dix ans, de l’autre. C’est ce second dossier qui a fait basculer le Salon de l’Estrie.


