Pourquoi desserrer l’étau autour d’Abdeslam ?

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Dix ans après les attentats du 13 novembre 2015, la justice administrative décide d’assouplir les conditions de visite au parloir de Salah Abdeslam, seul membre encore en vie des commandos. Une décision juridiquement argumentée, mais politiquement explosive.

Jusqu’ici, les visites se déroulaient derrière un hygiaphone, une séparation physique stricte censée empêcher toute transmission d’objets. Ce dispositif avait été instauré après la découverte d’une clé USB contenant des éléments liés à la propagande terroriste, introduite lors d’un parloir. Un épisode qui, à lui seul, aurait pu justifier une prudence durable.

Et pourtant, le tribunal administratif de Lille tranche : aucune preuve tangible ne permet d’affirmer que les visiteurs actuels représenteraient un risque. Dès lors, maintenir ces restrictions porterait atteinte aux droits du détenu, notamment à ses liens familiaux.

L’argument juridique face au principe de réalité

Sur le papier, la logique tient. Le droit exige des faits, des éléments concrets, des soupçons étayés. À défaut, les mesures restrictives deviennent fragiles. Mais la question qui surgit immédiatement dépasse ce cadre strict : peut-on traiter un détenu condamné pour terrorisme de masse comme un détenu ordinaire ?

Car enfin, ce dossier n’est pas un dossier comme les autres. Il s’agit d’un homme condamné pour avoir participé à l’une des attaques les plus meurtrières de l’histoire contemporaine française. Un individu qui, par le passé, a déjà bénéficié d’une faille dans le système de contrôle des visites.

Faut-il attendre une nouvelle dérive pour considérer que le risque existe ?

Une justice qui raisonne, un pays qui doute

Le décalage est là. D’un côté, une justice qui raisonne en droit pur, s’en tenant à l’absence de preuves actuelles. De l’autre, une opinion publique qui raisonne en mémoire, en expérience, en bon sens.

Car le souvenir des attentats, lui, ne s’efface pas. Et la perspective d’un assouplissement, même encadré, peut apparaître comme un signal troublant. Non pas tant pour ce qu’il change concrètement, mais pour ce qu’il incarne.

Ce sentiment d’un système qui, à force de précautions juridiques, finit par perdre de vue l’essentiel : la protection, la vigilance, la lucidité.

Le paradoxe d’une fermeté proclamée mais fragilisée

Depuis des années, les autorités répètent les mêmes mots : vigilance maximale, lutte sans relâche contre le terrorisme, tolérance zéro. Dans les faits, la réalité apparaît plus nuancée, parfois contradictoire.

On renforce les dispositifs de sécurité lors des grandes fêtes religieuses. On multiplie les plans Vigipirate. On communique sur la menace permanente. Mais dans le même temps, certaines décisions judiciaires viennent brouiller le message.

Ce n’est pas la première fois que ce décalage surgit. Et c’est précisément ce qui alimente le malaise : cette impression que l’on traite les conséquences sans jamais affronter pleinement les causes.

Une ligne de crête de plus en plus étroite

Personne ne conteste que le droit doit s’appliquer, y compris aux pires criminels. C’est même ce qui distingue un État de droit d’un État arbitraire. Mais encore faut-il que cette exigence ne se retourne pas contre elle-même.

Car à trop vouloir prouver l’irréprochabilité du système, on finit parfois par fragiliser la confiance qu’il est censé inspirer.

Dans cette affaire, la question n’est pas seulement juridique. Elle est profondément politique, presque existentielle : jusqu’où peut-on aller dans l’application des principes sans perdre de vue la réalité du danger ?

Et surtout, à force de vouloir démontrer que tout est sous contrôle, ne prend-on pas le risque de montrer exactement l’inverse ?

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