Mouvement lycéen : vingt ans après le CPE, le même scénario, en pire

Photo : Le JDF

Combien seront-ils ce mardi 6 octobre dans les rues de Paris, de Rennes, de Lille ou de Marseille ? Personne, au sommet de l’État, ne le sait vraiment. Ce qui est certain, c’est que le mouvement lycéen né des doléances sur les remplacements, le bâti et l’organisation du temps scolaire n’est déjà plus un simple conflit d’établissement. Il est devenu une crise politique, avec son cortège de blessés, ses syndicats en renfort et un gouvernement qui cherche encore la porte de sortie.

Dimanche soir, Sébastien Lecornu a publié une lettre en cinq points. Lundi, elle était déjà dépassée par le drame de Lens : un adolescent de 15 ans a perdu sa main gauche après avoir ramassé une grenade de désencerclement. Au ministère de l’Intérieur, on parle de « drame » et on promet que « toute la lumière sera faite ». Le bilan provisoire, lui, est déjà lourd : 215 blessés parmi les élèves, 715 parmi les policiers et gendarmes, 85 parmi les personnels éducatifs, dont 34 chefs d’établissement ou adjoints. Une dizaine d’enquêtes de l’IGPN sont ouvertes. On est loin du registre habituel des revendications pédagogiques.

Pierre Sourzat, président de l’association Les Lycéens, le dit sans détour : « Plus je parle avec des lycéens, plus je me dis que le mouvement n’est pas près de s’arrêter. » L’argument est connu. Depuis dix ans, et les deux quinquennats Macron, les promesses sur l’école se sont empilées sans produire d’effet visible dans les classes. Remplacements non assurés, bâtiments dégradés, emplois du temps chaotiques : le terreau est réel. Ce qui l’est moins, c’est la capacité du mouvement à rester dans ce cadre.

Les organisations étudiantes ont déjà élargi le front. Suzanne Nidjam, présidente de la Fage, revendique des « revendications communes » — bâtiments qui s’effondrent, suppressions de cours — et refuse l’apaisement au motif que « la jeunesse n’est pas écoutée depuis plusieurs années ». La CGT, de son côté, a annoncé qu’elle encadrerait le cortège parisien partant de la place de la République. Bertrand Pré, secrétaire confédéral, parle de « sécurité » pour l’expression des revendications. L’encadrement syndical n’a pourtant jamais empêché les débordements en marge des blocus, et plusieurs voix au gouvernement s’attendent à une journée plus dure que les émeutes de 2023.

Dans la majorité, le diagnostic est sec. Un député Ensemble pour la République résume l’impasse : soit l’opinion se retourne — ce que le drame de Lens rend peu probable —, soit l’exécutif cède. Or la seule mesure rapidement réalisable, le retour sur la place du téléphone au lycée, ne répond à aucune des doléances de fond. Un ministre va plus loin et désigne Édouard Geffray, conseiller d’État arrivé rue de Grenelle il y a un an, comme le principal responsable : « Il a mis trop de temps à comprendre ce qu’il se passait. Voilà ce que ça donne quand on met des technos à ce genre de poste. » Le parallèle avec 2023 est assumé. Il est aussi commode : il dispense de s’interroger sur la chaîne de commandement réelle, de l’Intérieur à la Justice, déjà réunie en boucle resserrée avec Lecornu, Laurent Nuñez et Gérald Darmanin.

Geffray, lui, multiplie les gestes. Déplacement lundi dans un lycée de Guyancourt, plate-forme de concertation annoncée pour le soir même, reprise progressive des cours dès mercredi, d’abord avec les personnels, puis avec les élèves. Le message est celui de la continuité : « On ne peut pas empêcher les lycéens d’aller en classe. » Il devra d’abord passer l’épreuve de la rue.

Le mouvement a aussi ses lignes de fracture internes. Nathanaël Combary, président de Renouveau Lycéen et adhérent Renaissance, ne sera pas à la manifestation. Visé par LFI pour cette appartenance, il a renoncé après avoir entendu les recommandations du ministère de l’Intérieur, tout en appelant les lycéens à ne pas « sombrer dans une violence qui n’a rien à voir avec le mouvement et le décrédibilise ». Le modéré est déjà hors jeu. Le cortège, lui, partira.

Vingt ans après le CPE, le décor est reconnaissable : un pouvoir aux abois, des réponses tardives, une jeunesse dans la rue et un climat de violence qui échappe aux mots d’ordre initiaux. La différence est dans l’intensité du bilan sécuritaire, déjà atteint avant même la journée nationale. Les revendications sur les moyens existent. Elles ne suffisent plus à décrire ce qui se joue mardi.

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