Le choix de CNews de maintenir Jean-Marc Morandini à l’antenne après sa condamnation définitive pour corruption de mineurs continue de provoquer une onde de choc, y compris en interne. Plusieurs figures de la chaîne ont publiquement pris leurs distances, à commencer par Sonia Mabrouk, bientôt suivie par Laurence Ferrari et Pascal Praud. Fait rare dans un paysage audiovisuel verrouillé par la discipline de groupe, cette contestation publique révèle l’ampleur du malaise.
Officiellement, la direction invoque la loyauté, la parole donnée, la séparation entre l’homme et l’animateur. En réalité, cette justification peine à masquer l’évidence : c’est l’audience qui dicte la ligne.
L’audience comme ultime boussole
Sur sa tranche horaire, Morandini réalise des scores très élevés. Trop élevés pour être sacrifiés sans douleur. La chaîne le sait, ses concurrents aussi. Retirer l’animateur reviendrait à accepter un décrochage immédiat, une fragilisation du leadership durement acquis face à BFMTV.
Le calcul est simple, presque brutal : combien vaut une conscience face à plusieurs points de part de marché ?
Cette logique n’est pas propre à CNews. Elle traverse tout l’audiovisuel français, public comme privé. Mais rarement elle s’est exprimée avec une telle crudité.
Une chaîne piégée par son discours
CNews s’est construite sur une promesse implicite : rompre avec le relativisme moral, défendre l’ordre, l’autorité, la protection des plus faibles, la responsabilité individuelle. Une partie de son public l’a suivie précisément pour cela, lassée des contorsions éthiques et des accommodements permanents des grands médias traditionnels.
Or l’affaire Morandini agit comme un révélateur impitoyable. On ne peut dénoncer la décadence le matin et l’incarner à l’antenne l’après-midi.
Le contraste est violent, presque humiliant.
Les politiques commencent à se retirer
Le malaise dépasse désormais la sphère médiatique. Le Rassemblement national a donné consigne à ses élus de ne plus participer à l’émission de Morandini. À gauche, le boycott existait déjà de fait. Peu à peu, l’animateur devient un repoussoir, un point de fixation toxique.
Ce glissement est lourd de conséquences : une chaîne d’information vit aussi de son accès aux responsables politiques. Perdre cette crédibilité revient à s’auto-marginaliser.
Le précédent dangereux
En maintenant un animateur condamné pour des faits aussi graves, CNews crée un précédent redoutable : celui d’une normalisation de l’inacceptable dès lors que les chiffres d’audience sont bons.
Aujourd’hui, il s’agit de Morandini. Demain, pourquoi pas autre chose ? À partir de quand la faute devient-elle réellement disqualifiante ?
Le message envoyé est limpide : tout se négocie, tout se relativise, pourvu que les courbes restent orientées vers le haut.
Une crise de confiance durable
Même si Morandini finissait par se retirer, le mal est fait. La séquence laissera des traces profondes dans l’image de la chaîne, auprès du public comme des professionnels.
Ce qui s’effondre ici n’est pas seulement une stratégie éditoriale, mais une parole morale déjà fragilisée par des décennies de renoncements dans l’audiovisuel français.
CNews voulait incarner une alternative, elle risque désormais de n’être qu’une variante de plus du même cynisme médiatique.
Car quand une chaîne sacrifie ses principes pour quelques points d’audience, elle ne gagne pas du temps : elle perd son âme.

