Jean-Luc Mélenchon a donc franchi le Rubicon lexical. En meeting, devant ses troupes, le chef de file de La France insoumise a évoqué sans détour le « grand remplacement », non pour le dénoncer, mais pour s’en réjouir, l’érigeant en simple phénomène générationnel, presque heureux, inévitable, naturel. L’expression honnie, clouée au pilori médiatique depuis des années, se retrouve ainsi recyclée par l’un de ses plus farouches pourfendeurs d’hier.
Il y a encore peu, prononcer ces deux mots suffisait à vous faire classer dans les tréfonds de l’extrême droite fantasmatique, à vous valoir l’opprobre publique, parfois même des poursuites judiciaires. Aujourd’hui, ils sortent tranquillement de la bouche d’un tribun de gauche, sous les applaudissements d’une salle conquise.
Une provocation parfaitement calculée
Ne soyons pas naïfs. Mélenchon sait ce qu’il fait. Il connaît la charge symbolique de l’expression, sa puissance explosive, son potentiel de polémique immédiate. Il ne s’agit pas d’un dérapage mais d’un acte politique délibéré : capter l’attention, imposer son vocabulaire, déplacer le centre de gravité du débat public.
La manœuvre est habile. En reprenant le terme pour en inverser la valeur morale, le leader insoumis tente un double coup : banaliser l’idée tout en disqualifiant ceux qui l’ont portée avant lui. Le phénomène existerait bel et bien, mais seuls les « méchants » y verraient une tragédie ; les progressistes, eux, y liraient une promesse radieuse.
La justice à géométrie variable
Reste une question que beaucoup se posent, tout bas ou tout haut : d’aucuns ont été inquiétés pour avoir évoqué un Grand Remplacement. En sera-t-il de même de Jean-Luc Mélenchon ?
La simple formulation du doute suffit à souligner l’absurdité de la situation. La même expression, selon celui qui la prononce, devient tantôt un délit d’opinion, tantôt une audace rhétorique respectable. Le mot ne change pas, le sens reste identifiable, mais l’émetteur, lui, transforme tout.
Ce qui valait hier procès, diffamation, exclusion sociale ou bannissement médiatique devient aujourd’hui objet de débat feutré, presque sociologique, lorsqu’il sort de la bouche d’un responsable estampillé « du bon camp ».
L’effondrement d’un dogme
En réalité, cette sortie marque moins un tournant idéologique qu’un aveu. Aveu que le sujet existe. Aveu qu’il est compris par tous. Aveu, surtout, qu’on ne peut plus indéfiniment faire taire une question démographique, culturelle et politique à coups d’anathèmes judiciaires.
Que Mélenchon choisisse d’en rire ou de s’en réjouir importe finalement peu : il reconnaît publiquement ce que tant d’autres ont payé cher pour avoir seulement décrit.
Le plus ironique, dans cette affaire, n’est peut-être pas qu’un homme de gauche reprenne les mots de ses adversaires, mais que ceux-ci aient servi de cobayes judiciaires pour tester les limites d’une liberté d’expression que l’on redécouvre soudain fort élastique quand elle devient électoralement utile.

