Il arrive parfois, rarement, que le vacarme idéologique laisse place à une interrogation légitime. La proposition de Manuel Bompard, visant à créer une commission d’enquête parlementaire sur les dépendances économiques de la France vis-à-vis des États-Unis, appartient à cette catégorie inconfortable : celle des idées justes portées par des voix que l’on n’a pas l’habitude d’applaudir.
Une question que tout le monde évite depuis des années
Depuis des décennies, la France s’enorgueillit de son discours sur la souveraineté tout en multipliant les renoncements silencieux. Industrie de défense, énergie, numérique, données, infrastructures critiques : les exemples d’une dépendance croissante à des intérêts américains ne manquent pas. Pourtant, aucun gouvernement, de droite comme de gauche, n’a jamais souhaité dresser un inventaire sérieux de cette situation.
Non par ignorance, mais par confort. Mettre noir sur blanc ces dépendances, c’est admettre que la France a accepté, parfois sans débat, parfois sans même résister, un déclassement stratégique progressif.
Une commission d’enquête n’est pas un geste anodin
Créer une commission d’enquête parlementaire, ce n’est pas seulement « faire de la politique ». C’est contraindre l’État, les administrations et les entreprises concernées à produire des faits, des chiffres, des responsabilités. C’est poser la question que personne ne veut formuler clairement : qui a décidé quoi, quand, et au bénéfice de quels intérêts ?
Dans une démocratie normale, ce travail devrait être permanent. En France, il est l’exception, surtout lorsqu’il touche aux relations avec Washington, domaine longtemps sanctuarisé au nom de l’atlantisme et de la « solidarité occidentale ».
L’argument de la souveraineté n’est pas un gros mot
Qu’on le veuille ou non, la souveraineté économique conditionne la souveraineté politique. Un pays incapable de maîtriser ses chaînes d’approvisionnement, ses technologies clés ou ses outils énergétiques n’est plus libre de ses décisions. Il négocie sous contrainte, il obéit sous pression, il s’aligne faute d’alternative.
Dire cela n’a rien de complotiste ni d’anti-américain primaire. Les États-Unis défendent leurs intérêts avec une redoutable efficacité. Le problème n’est pas qu’ils le fassent, mais que la France accepte de ne plus défendre les siens.
Un malaise révélateur dans le camp macroniste
Si cette proposition provoque autant de crispations, c’est qu’elle met le doigt sur un impensé du macronisme : l’idée que l’intégration économique et l’ouverture sans limites seraient, par nature, bénéfiques. Toute remise en question est immédiatement disqualifiée comme archaïque, nationaliste ou dangereuse.
Or, le réel s’impose. Les ventes d’actifs stratégiques, les dépendances énergétiques, la soumission aux normes extraterritoriales américaines ont produit des effets très concrets, rarement favorables à l’intérêt national.
Une bonne question n’absout pas le reste
Reconnaître la pertinence de cette initiative ne revient évidemment pas à blanchir LFI de ses dérives, de son logiciel idéologique ou de ses obsessions sociétales. Mais refuser une enquête simplement parce que l’idée vient d’un camp honni relève du réflexe pavlovien, pas de l’analyse politique.
Quand une maison brûle, on ne demande pas la carte du parti de celui qui crie « au feu ».
Un test de courage politique
Cette commission, si elle voit le jour, dira beaucoup plus sur ceux qui tenteront de l’empêcher que sur ceux qui la proposent. Elle obligera chacun à choisir entre le confort du déni et l’inconfort de la vérité.
Et, pour une fois, ce serait déjà un progrès.
Parfois, la lucidité surgit là où on l’attend le moins, et il serait dommage de la balayer par simple réflexe idéologique.

