L’État français a un talent rare : il survit à ses propres discours. Pendant des années, on a eu droit à la « souveraineté numérique », à la « transformation de l’action publique », aux « communs numériques », aux « services publics de demain ». Cet été, le service public de demain a consisté à se faire vider comme un placard mal fermé. Et mercredi 2 septembre, c’était au tour du ministère de la Transition écologique.
Le scénario est désormais un rituel. Sites inaccessibles. Message d’une politesse pathétique : « Maintenance en cours ». « Merci de réessayer plus tard, vous serez bientôt en mesure de réutiliser ce service. » Parmi les pages mortes : le site des consultations publiques en matière d’environnement, celui-là même où le citoyen est prié de donner son avis sur des arrêtés et des décrets. On ne peut plus commenter l’écologie d’État. L’écologie d’État est hors service.
Le ministère confirme une « attaque informatique sophistiquée » la semaine dernière, ciblant des outils de messagerie. Un signalement au parquet a été fait. L’Anssi « intervient » pour des « suspicions de compromission de certains comptes utilisateurs ». Un syndicaliste, lui, dit tout bas ce que l’administration habille : ce n’est pas une panne, c’est une intrusion. Sur un forum criminel, un utilisateur anonyme revendique le coup et prétend détenir plusieurs milliers de données. FrenchBreaches parle d’environ 22 800 personnes concernées — utilisateurs et « contrôleurs » — et d’une porte d’entrée d’une banalité accablante : mauvaise configuration d’API, faille de type IDOR sur un outil interne. Pas un génie de la guerre froide. Une porte laissée ouverte.
Le ridicule n’est pas l’attaque. Le ridicule, c’est la série.
Fin juin-juillet : vol massif à la DGFiP. Bilan officiel : au moins 678 000 particuliers et professionnels. Noms, adresses, revenus fiscaux de référence, quotients familiaux, taux de prélèvement à la source. Plus environ 200 000 comptes dans les fichiers cadastraux. L’État qui vous réclame le dernier euro n’a pas su garder le fichier.
Le 25 juillet : intrusion au ministère de l’Éducation. Le 31, l’administration admet le vol de données d’un « nombre important » d’agents. Mi-août, le même ZeroBytes qui a siphonné le fisc revendique 43 gigaoctets, 346 millions de lignes brutes, 1,22 million d’élèves, 4,35 millions d’identifiants de personnels, des académies de Créteil et Versailles en première ligne, un historique qui remonterait à plus de vingt ans. Le pirate résume l’incompétence mieux qu’un rapport de la Cour des comptes : « Vous m’aviez détecté, mais vous ne m’avez pas coupé. »
Fin août : Zéro logement vacant, plateforme rattachée au ministère de la Ville, rendue inaccessible après une nouvelle revendication. Toujours le même été. Toujours la même signature. Des millions de lignes de plus sur la table. Lecornu, pris de court, sort la métaphore du pauvre : la maison avait une porte blindée, « malheureusement, la clé a été mise sous le paillasson ». Et « il a été dit dans tout le quartier que la clé était sous le paillasson ». C’est presque trop juste. Ce n’est plus une image. C’est le mode opératoire.
Alors le Premier ministre fait ce que l’État français fait le mieux quand il a déjà tout raté : il crée une structure. Le 19 août, lettre au SGDSN, « nouvelle unité cyber », trois jours pour la monter, agents de l’Anssi en première ligne. Urgence. Réactivité. Reprendre l’initiative. Sauf que l’Anssi existe. Que le Cert-FR existe. Qu’on a déjà des cellules, des plans, des livres blancs, des labels, des chartes. Lecornu lui-même lâche le seul aveu qui compte : « Peu de ministères sont au niveau requis. » Après des milliards de « numérique public », le chef du gouvernement découvre que ses propres administrations ne savent pas tenir une messagerie.
Voilà le portrait. Un État qui sait vous imposer un compte, un justificatif, une démarche en ligne, un avis citoyen sur un décret climatique. Un État qui ne sait pas empêcher un inconnu de lire ses bases. Il vous parle de transition. Il n’arrive pas à assurer la continuité d’un site. Il vous parle de données personnelles quand il s’agit de vous contrôler. Il les éparpille dès qu’il s’agit de les protéger. Il vous dit « maintenance en cours » comme d’autres disent « l’enquête se poursuit ».
On pourrait rire du ministère de l’Écologie réduit au silence numérique, si le même été n’avait pas déjà livré le fisc et l’école. On pourrait rire de la consultation publique hors d’usage, si ce n’était pas le symbole exact du régime : on vous invite à participer, puis on coupe le serveur. On pourrait rire de la « nouvelle unité », si elle n’était pas le onzième rustine sur une porte qui n’a jamais eu de serrure.
La France n’est pas « sous cyberattaque » comme on est sous les bombes. Elle est sous tutelle de sa propre négligence. Les pirates n’ont pas besoin d’être des génies. Il leur suffit que l’État reste fidèle à lui-même : verbeux, tardif, et convaincu qu’un communiqué répare une base de données.


