Fin juillet, le ministre de l’Intérieur a fait expulser Xenia Fedorova, ancienne patronne de RT France, chroniqueuse de CNews, accusée de « manipuler l’information », de porter atteinte aux « intérêts fondamentaux de la Nation » et de commettre des « actes d’ingérence » au profit de Moscou. On a aussi gelé ses avoirs. Le message était clair : plus de titre de séjour, plus de plateau, plus de France.
Début septembre, CNews a pourtant annoncé l’évidence technique du XXIe siècle : elle reviendrait… en visio. Gauthier Le Bret a même précisé que les juristes de Canal+ avaient regardé le dossier. Fedorova, de son côté, a dit à Omerta qu’elle espérait revenir dans L’Heure Inter, malgré « tous les problèmes techniques ». Une femme à l’étranger, un micro, une caméra. Rien de plus.
C’était trop. Mercredi, Nuñez a écrit à Martin Ajdari, président de l’Arcom. Lettre révélée jeudi par Le Monde. Le ministre prévient : si CNews lui redonne « un créneau d’antenne sur fréquence hertzienne et des moyens techniques de production », même sans la payer, ce sera un « contournement » de l’expulsion et du gel des fonds. Donc des « poursuites pénales ».
Autrement dit : on ne lui demande pas de rentrer. On lui interdit même d’apparaître. Le territoire national, désormais, ce n’est plus seulement le sol. C’est aussi le signal hertzien.
L’avocat Emmanuel Piwnica a immédiatement relevé la contradiction. En août, devant le tribunal administratif, le ministère expliquait que les décisions « n’empêchent pas Mme Fedorova de poursuivre son activité professionnelle hors du territoire français » et qu’elle pouvait « continuer à s’exprimer dans les médias français », y compris « à travers des interventions orales réalisées en duplex hors du territoire national ». Aujourd’hui, le même ministère dit le contraire. Il va falloir choisir : la position du juge, ou celle de la lettre à l’Arcom.
Le plus comique n’est pas juridique. C’est politique. La France n’arrive pas à éloigner des milliers d’OQTF, y compris des profils violents. Mais elle trouve l’énergie, le papier à en-tête et la menace pénale pour empêcher une chroniqueuse de 45 ans d’apparaître en rectangle sur CNews. On ne maîtrise pas les frontières. On maîtrise le Zoom.
Fedorova n’est plus salariée, dit-on. Elle publie encore des tribunes dans JDNews. Écrire, c’est tolérable. Parler face caméra, non. L’écrit circule. L’image, elle, « réitère le trouble sur le territoire national ». Voilà la doctrine : le danger, ce n’est plus seulement ce qu’elle dit. C’est qu’on la voie le dire.
Nuñez n’interdit pas le débat russe. Il interdit cette Russe, cette antenne, cette visio. Les mêmes thèses, tenues par un Français, passeront. Tenues par elle, depuis l’étranger, elles deviennent une infraction en puissance. Ce n’est plus de l’éloignement. C’est de la censure à distance.
CNews verra si elle joue. Bolloré n’a pas l’habitude de reculer au premier courrier. L’Arcom, elle, est prévenue. Et le public, lui, a compris le sketch : le ministre de l’Intérieur ne veut pas d’une femme russe en visio.
À ce rythme, le prochain arrêté visera les pixels.


