La France se découvre soudain inquiète pour son industrie. Elle feint la surprise, s’alarme des faillites, s’émeut des suppressions d’emplois, s’indigne des fermetures d’usines. Comme si tout cela relevait d’une fatalité météorologique. Comme si personne, nulle part, n’avait pris la moindre décision.
Pourtant, la mécanique est connue, documentée, répétitive. Elle ne relève ni du hasard ni d’une mystérieuse conjoncture internationale. Elle porte une signature : celle de l’État stratège autoproclamé, devenu en réalité le premier fossoyeur de l’appareil productif.
Une hécatombe parfaitement mesurable
Les chiffres ne relèvent plus de l’alerte, mais du constat clinique. Des dizaines de milliers d’entreprises ont disparu en une seule année. Dans l’industrie manufacturière, les défaillances explosent, y compris parmi les PME solides, celles qui forment l’ossature économique réelle du pays, loin des start-up subventionnées et des vitrines numériques.
Ce ne sont pas des microstructures fragiles qui tombent, mais des entreprises anciennes, enracinées, capitalisées en machines, en savoir-faire, en ouvriers qualifiés. Chaque dépôt de bilan détruit bien plus qu’une ligne comptable : il efface des compétences, des filières, des territoires entiers.
Et pendant que les ateliers ferment, les plateaux de télévision dissertent sur la « transition », la « modernité » et la « France de demain », laquelle semble devoir se composer exclusivement de livreurs à vélo, de consultants PowerPoint et de chargés de mission biodiversité.
La fiscalité comme arme de dissuasion massive
Nulle part ailleurs en Europe produire n’est aussi pénalisant. Les impôts dits « de production » constituent une anomalie française dont personne, au sommet de l’État, ne semble pressé de se débarrasser. La fameuse CVAE devait être supprimée. Promesse solennelle. Engagement répété. Serment politique.
Elle est finalement maintenue.
Message limpide adressé aux industriels : investir en France relève de l’imprudence. L’État prélève avant même que l’entreprise ne gagne un euro. Il taxe l’outil, le bâtiment, la machine, le salarié, l’énergie, puis s’étonne que le bilan devienne déficitaire.
Dans le même temps, les discours officiels invoquent la compétitivité, l’attractivité, la souveraineté économique. Une rhétorique martiale posée sur une politique fiscale suicidaire.
Le grand malentendu de la « réindustrialisation »
Depuis plusieurs années, le mot est devenu un slogan. Réindustrialisation. Il figure dans les discours ministériels, les plans de relance, les communiqués triomphants. On inaugure trois ateliers, on photographie deux chaînes d’assemblage, on coupe des rubans tricolores.
Mais derrière la vitrine, le sol s’effondre.
On annonce quelques créations d’emplois tout en en détruisant des dizaines de milliers ailleurs. On célèbre une implantation étrangère pendant que des groupes français ferment leurs sites historiques. La communication remplace la stratégie, l’affichage se substitue à la cohérence.
Réindustrialiser suppose de rendre la production rentable. Or l’État fait exactement l’inverse.
L’énergie chère, la concurrence déloyale, le marché ouvert sans défense
À la pression fiscale s’ajoute le prix de l’énergie, durablement élevé depuis plusieurs années. Les industriels français paient leur électricité et leur gaz bien plus cher que nombre de leurs concurrents internationaux.
Pendant ce temps, l’Europe ouvre grand ses frontières commerciales à des produits fabriqués dans des conditions sociales, fiscales et environnementales que ses propres entreprises n’ont pas le droit d’utiliser.
La Chine subventionne, protège, planifie. Les États-Unis soutiennent massivement leurs filières stratégiques. La France, elle, réglemente, taxe, culpabilise.
On impose aux usines des normes que les produits importés n’ont jamais connues. On exige des investissements colossaux pour réduire l’empreinte carbone locale, pendant que l’on importe à bas prix ce que l’on n’ose plus produire.
L’idéologie avant l’économie
La désindustrialisation française n’est pas seulement budgétaire. Elle est idéologique.
Produire est suspect. Transformer la matière est polluant. Usiner est archaïque. Le modèle vertueux serait tertiaire, immatériel, mondialisé, interchangeable.
L’ouvrier est devenu invisible. L’ingénieur industriel, marginal. Le patron d’usine, suspect par définition.
À l’inverse, le consultant en transition énergétique, le coordinateur RSE et le chargé de conformité réglementaire prospèrent sur les ruines productives qu’ils contribuent à accélérer.
Le coût social soigneusement évité dans le débat public
Chaque usine qui ferme laisse derrière elle des salariés spécialisés, souvent quadragénaires ou quinquagénaires, difficilement reclassables. Des bassins d’emploi entiers se paupérisent. Les commerces suivent. Les services publics ferment. La démographie décline.
Mais le débat politique préfère évoquer des statistiques globales, diluer les responsabilités, transformer un désastre humain en tableau Excel.
On subventionne ensuite, à grands frais, les conséquences de ce que l’on a méthodiquement provoqué : chômage, reconversion, aides sociales, désertification.
Le contribuable paie deux fois : d’abord par l’impôt qui tue l’usine, ensuite par l’impôt qui entretient les ruines.
Une souveraineté économique devenue slogan vide
On parle de défense européenne, d’autonomie stratégique, de sécurité d’approvisionnement. Mais sans industrie, ces concepts relèvent de la littérature.
Un pays qui ne fabrique plus dépend. Un pays qui dépend obéit.
La crise sanitaire avait pourtant offert une leçon brutale : incapacité à produire des masques, des médicaments, du matériel médical. L’avertissement a été solennellement commenté, puis soigneusement oublié.
L’industrie ne disparaît jamais brutalement. Elle s’érode. Lentement. Par décisions successives. Par lâchetés administratives. Par calculs électoraux.
Et quand le pays s’en aperçoit vraiment, il est déjà trop tard.
La France ne manque ni d’ingénieurs, ni d’ouvriers compétents, ni d’entrepreneurs, mais d’un État qui cesse enfin de considérer ceux qui produisent comme une variable d’ajustement budgétaire et idéologique.

