Le crépuscule d’un quinquennat réserve souvent ses manœuvres les plus révélatrices. À quinze mois de l’élection présidentielle de 2027, Emmanuel Macron multiplie les nominations à la tête des grandes institutions françaises. Officiellement, il s’agit d’exercer un pouvoir constitutionnel. Officieusement, la suspicion grandit : le chef de l’État chercherait à installer ses fidèles dans les rouages les plus sensibles de l’appareil administratif.
Une nomination qui déclenche la tempête politique
L’étincelle est venue de la désignation d’Amélie de Montchalin à la tête de la Cour des comptes. À 40 ans, l’actuelle ministre des Comptes publics pourrait théoriquement rester en poste jusqu’à la limite d’âge, ce qui lui offrirait près de trois décennies d’influence sur l’une des institutions les plus puissantes de la République.
Le choix a immédiatement déclenché les critiques des oppositions. Pour le Rassemblement national, il s’agit d’un verrouillage assumé du système institutionnel. À gauche, La France insoumise parle de « cadenassage » des contre-pouvoirs. À droite, certains responsables évoquent un macronisme qui, fragilisé dans l’opinion, chercherait désormais refuge dans les structures permanentes de l’État.
Derrière la polémique se cache une réalité rarement discutée : la puissance colossale du pouvoir de nomination présidentiel sous la Ve République.
L’arme discrète mais redoutable du chef de l’État
Le président de la République dispose d’un levier institutionnel dont la portée échappe souvent au grand public. Selon plusieurs estimations, entre 5.000 et 10.000 postes dépendent directement ou indirectement de décisions présidentielles. Des préfets aux ambassadeurs, des directeurs d’administration centrale aux dirigeants d’organismes publics, l’empreinte présidentielle peut se prolonger bien au-delà d’un mandat.
Emmanuel Macron s’est particulièrement investi dans ce domaine. Plusieurs observateurs notent qu’il a poussé cette logique plus loin que ses prédécesseurs, n’hésitant pas à prolonger des processus de sélection afin d’imposer ses choix personnels.
L’Élysée assume d’ailleurs cette stratégie, expliquant qu’un responsable politique expérimenté peut parfois offrir plus de garanties qu’un fonctionnaire de carrière, jugé trop prudent ou trop ancré dans la culture administrative traditionnelle.
La Banque de France, prochain champ de bataille
La démission anticipée du gouverneur de la Banque de France, François Villeroy de Galhau, alimente les soupçons. Son mandat devait se prolonger après l’élection présidentielle de 2027. Son départ ouvre la voie à une nouvelle nomination stratégique.
Parmi les noms évoqués figure celui d’Emmanuel Moulin, actuel secrétaire général de l’Élysée. Sa proximité avec le président pose déjà question, même si cette nomination devra franchir l’obstacle d’une validation parlementaire, contrairement à d’autres postes tout aussi influents.
Cette perspective nourrit l’inquiétude d’une partie de la classe politique, qui redoute une concentration durable du pouvoir dans des institutions théoriquement indépendantes.
Conseil d’État, autorités indépendantes : la recomposition silencieuse
La Cour des comptes et la Banque de France ne sont que deux pièces d’un puzzle beaucoup plus vaste. Le Conseil d’État doit prochainement changer de direction. Plusieurs autorités administratives indépendantes verront également leurs dirigeants renouvelés dans les mois qui viennent, notamment le Défenseur des droits, l’Autorité de la concurrence ou encore l’Arcep.
Autant de positions capables d’orienter durablement la vie politique, économique et juridique du pays, bien au-delà d’un mandat présidentiel.
Le spectre d’une alternance politique
Une partie du débat repose sur une question rarement formulée ouvertement : ces nominations visent-elles à protéger l’État contre une éventuelle arrivée du Rassemblement national au pouvoir ?
Certains responsables politiques refusent ce raisonnement, estimant qu’une alternance doit pouvoir exercer pleinement son autorité. D’autres considèrent au contraire que la haute administration doit jouer un rôle stabilisateur face à un changement brutal de cap politique.
Cette tension révèle une fracture profonde dans la conception française de la démocratie administrative : l’État doit-il être neutre ou constituer un rempart idéologique ?
Une tradition ancienne, mais un usage intensifié
Les nominations politiques ne sont pas une invention du macronisme. François Mitterrand, Jacques Chirac ou Nicolas Sarkozy ont tous utilisé ce levier. Mais plusieurs historiens soulignent que la centralisation du pouvoir de nomination s’est accentuée au fil des décennies.
La suppression de l’ENA et la réforme des grands corps ont d’ailleurs contribué à crisper une partie de la haute fonction publique, déjà méfiante face à la volonté présidentielle de remodeler les élites administratives.
Fin de règne et tentation monarchique
Dans certains cercles de la haute administration, les critiques deviennent plus acerbes. Emmanuel Macron est parfois décrit comme un président cherchant à exercer un pouvoir quasi monarchique sur les institutions. Une accusation évidemment rejetée par ses soutiens, qui rappellent que ces décisions s’inscrivent dans le cadre strict de la Constitution.
Il n’en demeure pas moins que la Ve République offre au président un pouvoir institutionnel exceptionnel, dont l’ampleur devient particulièrement visible à l’approche de la fin d’un mandat.
Au-delà des querelles partisanes, une interrogation subsiste : lorsque les hommes politiques quittent le pouvoir électif mais laissent derrière eux des réseaux institutionnels durables, la démocratie change-t-elle simplement de visage ou glisse-t-elle vers une forme de continuité technocratique ?
Et derrière la bataille des nominations se joue peut-être une question plus essentielle : en France, gagne-t-on vraiment une élection si l’appareil d’État reste entre les mains du pouvoir précédent ?


