La scène politique française offre parfois des épisodes si révélateurs qu’ils semblent tirés d’un manuel de sciences politiques pour étudiants distraits. L’idée de créer un « label » pour les médias — un tampon de conformité estampillé par le pouvoir — appartient exactement à cette catégorie d’illuminations gouvernementales dont personne ne veut, mais que certains s’entêtent à défendre. Un président irrité par le brouhaha médiatique, une majorité essoufflée, et voilà resurgir le fantasme d’une presse « certifiée », docile, bien rangée dans les étagères républicaines.
Ce projet d’estampiller les médias politiquement corrects, présenté comme un rempart contre la désinformation, ressemble surtout à une tentative d’installer une hiérarchie officielle entre « bons » et « mauvais » médias. Avec, en arbitre suprême, l’État lui-même. Une sorte de ministère de la Vérité version soft, où l’on remplacerait les ciseaux de la censure par un joli autocollant bleu-blanc-rouge. Le procédé change, la logique demeure.
Le pluralisme n’a pas besoin de tutelle
Qu’un exécutif cherche à combattre les infox, personne ne s’en offusque. Mais confier au pouvoir le soin de trier les voix légitimes des voix dissidentes, voilà un pas que les démocraties se sont toujours interdites. Le pluralisme n’est pas un caprice, c’est un fondement. Et il n’existe aucune démocratie où l’État sélectionne les informations « fiables » sans dénaturer le débat public.
L’ironie de cette affaire saute aux yeux : ceux qui se proclament défenseurs du débat contradictoire se montrent soudain fort impatients dès que des médias leur résistent. La tentation autoritaire n’est jamais loin lorsque l’ego élyséen rencontre la critique.
Une colère révélatrice
Les réactions outrées ne viennent pas de nulle part : ce label intervient dans un contexte de tension manifeste entre le pouvoir et les chaînes les plus critiques. Autrement dit, il apparaît au pire moment pour convaincre les esprits libres qu’il s’agirait d’un simple outil « technique ». Chacun comprend bien qu’on ne fabrique pas un outil aussi sensible par hasard. L’enjeu n’est pas la vérité, mais le contrôle du récit.
L’opposition évoque une dérive dangereuse. Et il faut reconnaître que l’affaire porte un parfum de déjà-vu : chaque fois qu’un gouvernement commence à rêver d’« ordonner » le paysage médiatique, c’est qu’il ne parvient plus à convaincre.
La presse libre n’a pas besoin de médailles
Si l’on devait accorder un label à qui que ce soit, ce serait aux citoyens, capables de discerner le vrai du faux sans tuteur politique. La maturité démocratique passe par l’esprit critique, pas par la certification administrative de la pensée.
La France n’a pas vocation à devenir un laboratoire de conformité médiatique. Le débat n’a pas besoin d’un gendarme, encore moins d’un arbitre en chef perché à l’Élysée.
En voulant trier la presse, le pouvoir révèle finalement sa propre faiblesse : il ne sait plus débattre, il veut régenter. Or, une presse muselée n’a jamais garanti la vérité. Elle n’a offert qu’un confort momentané à ceux qui dirigent — toujours suivi, tôt ou tard, d’un réveil douloureux.
