Édouard Philippe puni par là où il a péché

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La politique a parfois une forme d’humour que les éditorialistes n’auraient pas osé inventer. Au Havre, la situation d’Édouard Philippe offre précisément ce type de scène où la stratégie d’hier devient la difficulté d’aujourd’hui, où une posture présentée comme morale finit par produire une ironie presque théâtrale.

Depuis plusieurs années, l’ancien Premier ministre s’est installé dans une ligne très identifiable : refus d’alliance structurée avec la droite dite « dure », revendication d’une position centrale, et, lorsque la configuration électorale l’impose, appel explicite à faire barrage au Rassemblement national — y compris en soutenant des candidats de gauche, parfois très éloignés de son propre camp.

Ce choix, assumé, revendiqué, répété, relevait d’une stratégie nationale autant que d’un positionnement personnel. Il s’agissait de construire une image : celle d’un responsable raisonnable, au-dessus des blocs, prêt à privilégier une logique de front républicain plutôt qu’une cohérence idéologique stricte.

Or, au Havre, ce positionnement se retourne aujourd’hui contre lui avec une netteté remarquable.

Un mécanisme électoral presque pédagogique

Le scénario est simple. Un sondage crédite Édouard Philippe d’une première place au premier tour des municipales. Rien d’exceptionnel pour un maire sortant. Mais la dynamique du second tour, en cas de triangulaire, inverse la perspective : le candidat communiste Jean-Paul Lecoq passerait devant lui.

Autrement dit, celui pour lequel il avait appelé à voter lors des législatives pourrait devenir celui qui l’empêche de conserver sa ville.

La mécanique est presque pédagogique. En contribuant à légitimer un adversaire au nom d’un principe supérieur — le barrage — on participe aussi à renforcer cet adversaire dans le paysage local. La politique n’oublie pas ces transferts de crédibilité. Elle les capitalise.

Ce qui était présenté comme un geste républicain devient alors, dans une autre séquence, un facteur de fragilisation.

L’ironie du « ni-ni »

La ligne dite du « ni-ni » a toujours produit ce type de paradoxe. Refuser une alliance à droite pour préserver une image centrale conduit mécaniquement à accepter, explicitement ou implicitement, que la gauche devienne l’interlocuteur privilégié dans certaines configurations.

Cette logique fonctionne tant que le rapport de forces reste stable. Elle devient risquée dès que les équilibres locaux évoluent.

Au Havre, le résultat est presque caricatural : refuser une convergence à droite au nom d’un principe, puis se retrouver battu par la gauche renforcée par cette même logique.

La politique n’est pas morale ; elle est cumulative. Chaque prise de position crée des effets différés. Chaque appel à voter produit des conséquences qui dépassent le moment où il est formulé.

Une sanction symbolique plus que locale

L’enjeu dépasse largement une mairie. Édouard Philippe a lui-même lié son avenir national à sa réélection locale. Dans ce contexte, la situation prend une dimension symbolique.

La difficulté n’est pas seulement électorale. Elle est narrative.

Un responsable politique qui construit sa stature sur la rationalité stratégique se retrouve confronté à une situation où sa propre stratégie apparaît comme la cause du problème. Ce type de récit marque davantage que n’importe quel résultat chiffré.

Parce qu’il est simple à comprendre. Parce qu’il est visuel. Parce qu’il donne le sentiment d’une cohérence — mais à rebours.

La politique aime les trajectoires ironiques

Les carrières politiques sont jalonnées de ces retournements. Un choix présenté comme courageux devient, quelques années plus tard, une faiblesse. Une posture morale devient un angle d’attaque. Une stratégie de distinction devient un isolement.

Ce qui frappe ici, c’est la clarté du lien entre la cause et l’effet.

Appeler à voter pour un adversaire idéologique afin d’écarter un autre camp peut être défendu sur le moment. Mais cela revient aussi à investir cet adversaire d’une légitimité nouvelle. Et la légitimité, en politique, est une monnaie durable.

On ne la prête jamais totalement ; on la distribue.

Le prix de la cohérence affichée

Édouard Philippe a souvent revendiqué la cohérence de sa ligne : refus des alliances jugées impossibles, priorité donnée à une certaine idée de la responsabilité, distance assumée avec les recompositions de la droite.

Cette cohérence a un coût. Elle ferme des portes autant qu’elle en ouvre.

Lorsque l’espace central se fragmente, l’absence d’alliances solides devient un handicap. Et ce qui apparaissait comme une position d’équilibre peut soudain ressembler à une position solitaire.

Dans ce contexte, la situation havraise agit comme une démonstration concrète de ce risque.

Une leçon politique classique

Il ne s’agit pas d’un cas unique. La vie politique regorge d’exemples où le refus d’une alliance produit, à moyen terme, une défaite rendue possible par le camp indirectement renforcé.

La logique du barrage est efficace à court terme. Elle est plus ambiguë à long terme. Elle modifie les rapports de force, restructure les légitimités, et crée des adversaires plus solides que prévu.

La scène havraise illustre cette réalité avec une netteté presque scolaire.

La politique a parfois le sens de la symétrie. Celui qui contribue à installer un adversaire peut, un jour, se retrouver face à lui dans une position moins favorable.

Et c’est précisément cette symétrie — claire, immédiate, presque narrative — qui donne à la situation actuelle ce caractère singulièrement ironique.

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