Dans un contexte de tensions persistantes avec la France et de répression intérieure accrue, le gouvernement algérien d’Abdelmadjid Tebboune a adopté une loi qui élargit considérablement les possibilités de déchéance de la nationalité. Entrée en vigueur en février 2026 après sa publication au Journal officiel, cette législation vise explicitement les opposants au régime réfugiés ou installés à l’étranger. Des figures emblématiques comme les écrivains Boualem Sansal et Kamel Daoud pourraient en être les premières cibles, illustrant une stratégie plus large de contrôle des narratifs et de punition des voix dissidentes.
La loi n° 26-01 du 17 février 2026 modifie et complète l’ordonnance de 1970 portant code de la nationalité algérienne. Elle introduit notamment un nouvel article 22 bis qui permet de déchoir de la nationalité – qu’elle soit d’origine ou acquise – tout Algérien à l’encontre duquel existent « des indices graves et concordants » établissant qu’il a commis, hors du territoire national, des actes portant atteinte aux intérêts de l’Algérie, à l’unité nationale, à la sécurité de l’État, ou manifestant une allégeance à un autre État au détriment des intérêts algériens. Des motifs incluent également la fourniture de services à un État étranger dans l’intention de nuire, ou la participation à des activités hostiles.
Une procédure opaque et centralisée
La mise en œuvre repose sur une commission spéciale présidée par le Premier ministre et composée de ministres ainsi que des directeurs des services de sécurité. Cette commission peut être saisie par plusieurs hauts responsables, dont le président de la République, les ministres de la Défense, des Affaires étrangères, de l’Intérieur ou de la Justice. Elle examine des dossiers souvent basés sur des documents confidentiels, avec interdiction de divulgation pendant les travaux. Un préavis de 15 à 60 jours doit être notifié à la personne concernée avant toute déchéance, qui est finalement prononcée par décret présidentiel.
En théorie, la déchéance intervient après condamnation pour des crimes ou délits graves. En pratique, les interprétations extensives des notions d’« unité nationale » ou d’« intérêts vitaux » laissent une marge importante à l’arbitraire. Des juristes et organisations de défense des droits humains, comme EuroMed Rights, ont dénoncé une mesure anticonstitutionnelle et contraire aux engagements internationaux de l’Algérie, notamment en matière de libertés fondamentales et de non-apatridie.
Boualem Sansal et Kamel Daoud : symboles de la répression
Boualem Sansal, romancier reconnu et critique virulent du régime ainsi que de l’islamisme, a déjà été arrêté en novembre 2024 à son arrivée à Alger. Emprisonné pendant près d’un an, il a été gracié en novembre 2025. Il a ensuite révélé avoir été déchu de sa nationalité algérienne, se déclarant « seulement français désormais » (il avait obtenu la nationalité française en 2024). Son parcours illustre les risques encourus par ceux qui osent dénoncer les tabous officiels, comme le traitement de la décennie noire (1991-2002) ou les dérives autoritaires du pouvoir.
Kamel Daoud, lauréat du prix Goncourt 2024 pour son roman Houris, a quant à lui été condamné en avril 2026 à trois ans de prison ferme et à une amende de cinq millions de dinars algériens. Les poursuites visent son ouvrage qui aborde la guerre civile algérienne, sujet hautement sensible en vertu de la Charte pour la paix et la réconciliation nationale, qui restreint les récits alternatifs sur cette période ayant fait au moins 200 000 morts. Daoud, résidant principalement en France, représente une cible idéale pour cette nouvelle loi.
Ces cas ne sont pas isolés. Ils s’inscrivent dans un climat plus large de répression post-Hirak (mouvement protestataire de 2019), avec durcissement des lois sur la liberté d’expression, les médias et les manifestations. L’Algérie accuse régulièrement ses opposants en exil de collusion avec l’étranger, notamment la France, dans un discours qui mêle nationalisme et théorie du complot.
Contexte géopolitique et implications
Cette législation intervient alors que les relations franco-algériennes restent complexes, marquées par des contentieux mémoriels, des questions migratoires et énergétiques. L’Algérie joue un rôle stratégique pour l’Europe dans la diversification des approvisionnements en gaz, ce qui limite souvent les réactions fermes face aux atteintes aux droits humains. Pourtant, des voix en France, y compris à droite, soulignent l’hypocrisie d’un régime qui réclame des « excuses » pour la colonisation tout en réprimant ses propres citoyens.
Les implications sont multiples. Pour les binationaux, la déchéance pourrait compliquer les déplacements, les droits de succession ou les protections consulaires. Elle risque également d’aggraver l’exil forcé de nombreux intellectuels, journalistes et militants, renforçant le contrôle du régime sur le récit national. Sur le plan international, elle soulève des questions sur la compatibilité avec les conventions sur l’apatridie et les droits de l’homme.
Une stratégie de survie d’un régime fragilisé ?
Derrière cette loi se dessine la fragilité d’un pouvoir confronté à des difficultés économiques, sociales et à une jeunesse souvent critique. Au lieu d’ouvrir l’espace public, Alger choisit la répression et l’extraterritorialité du contrôle. Les législatives prévues en Algérie et les refus français, comme celui du maire RN de Carcassonne de mettre des locaux à disposition du consulat, illustrent ces tensions.
Le régime de Tebboune montre ainsi ses limites : incapable de tolérer la critique, il préfère priver ses opposants de leur identité plutôt que de répondre sur le fond. Une approche qui, loin de renforcer l’unité nationale, risque d’approfondir les fractures et d’isoler un peu plus l’Algérie sur la scène internationale. Les intellectuels comme Sansal et Daoud, par leur plume et leur courage, continuent pourtant d’incarner une Algérie libre et plurielle que le pouvoir actuel peine à étouffer.
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