Mardi 29 septembre, à Saint-Denis, deux journalistes de BFMTV ont été pris à partie, insultés, molestés, puis exfiltrés devant un lycée bloqué. La chaîne porte plainte. La Société des journalistes décrit une équipe qui travaillait normalement depuis l’aube, jusqu’à ce que « des personnes décident soudainement de les insulter et de les agresser physiquement ».
Le maire de la ville, Bally Bagayoko, n’a pas appelé au calme. Il n’a pas rappelé que l’hôtel de ville n’est pas un comité d’épuration des rédactions. Il a reposté la vidéo d’une lycéenne qui revendique l’éviction : BFM serait « un média raciste », Saint-Denis « n’est pas une ville de racistes », « s’ils reviennent, on va les chasser encore une fois et encore et encore ». En légende, l’élu de la République a écrit trois mots : « Elle a raison ! »
Ce n’est pas un écart de langage. C’est une consigne.
Un maire qui désigne la cible
Bagayoko n’est pas un lycéen de quinze ans. Il est maire de Saint-Denis-Pierrefitte, deuxième ville d’Île-de-France après Paris, élu en mars sous l’étiquette LFI. Il sait ce que pèsent un slogan, un « on va les chasser » filmé et validé par l’autorité municipale. Quand le premier magistrat dit que la jeune fille « a raison », il ne commente pas un débat. Il légitime une chasse aux journalistes sur le territoire dont il a la charge.
Fabien Namias, directeur général de BFMTV, a écrit à ses équipes ce qu’un préfet aurait dû pouvoir écrire tout seul : « Aucune conviction, aucun engagement ne saurait justifier cette brutalité scandaleuse. » La SDJ de la chaîne a ajouté l’essentiel : « Un élu de la République ne devrait pas soutenir les violences contre les médias. » La phrase est minimale. Elle devrait être superflue. Elle ne l’est plus.
On peut détester BFMTV. On peut la juger trop à droite, trop à gauche, trop bruyante, trop pauvre. On n’a pas le droit, quand on porte l’écharpe, d’approuver ceux qui mettent la main sur une équipe pour la faire déguerpir. La liberté d’informer ne se négocie pas à l’entrée d’un lycée, au motif que le quartier « ne veut pas » d’une chaîne.
« La violence peut être légitime » : le mode d’emploi
Le même jour, devant le lycée Paul-Éluard, Bagayoko a répété trois fois : « La violence peut être légitime. » Il a ajouté, pédagogue, qu’il vaut mieux l’éviter, parce que si « on vous bafoue » et que « vous dérapez, forcément vous devenez coupable ». Autrement dit : la violence est un droit, à doser. Le maire se pose en régulateur du dérapage, pas en gardien de la loi.
La séquence est cohérente. Lundi, une vidéo le montrait près d’une poubelle en feu ; on l’accusait d’avoir mis le feu, il brandissait un plan plus long où il écarte le bac des grilles. Qu’il ait ou non allumé quoi que ce soit n’est déjà plus le sujet. Le sujet, c’est qu’un maire passe deux jours de suite sur le bitume d’un blocus, s’indigne des forces de l’ordre, parle de flash-ball au visage, promet d’« expliquer » à « des enfants », et, dans la foulée, like la chasse à la presse.
Mélenchon a donné le la la veille : lycéens « inoffensifs », gouvernement « féroce » avec un « arrière-goût raciste », mot d’ordre aux élus : « interposez-vous partout où vous le pouvez ». Bagayoko interpose. Pas entre un élève et une bavure. Entre une rédaction et la rue. Le « pas touche à nos jeunes » de l’Insoumis en chef devient, à Saint-Denis, « pas touche à ceux qui chassent BFM ».
Nuñez a recensé, pour la seule journée de mardi, des centaines d’interpellations et des dizaines de blessés dans le mouvement des lycées. À Bordeaux, l’explosion d’une barricade a transformé un pompier en torche. On est très loin du tract sur les classes surchargées. On est dans une bascule où l’incendie, le mortier d’artifice et l’agression d’une équipe de télé deviennent des à-côtés que LFI relativise, racialise, puis encadre.
Le racisme comme sésame
La lycéenne de la vidéo ne parle pas d’emplois du temps. Elle parle de « média raciste », de « frontières », d’une ville qui « n’en veut pas ». Bagayoko valide. C’est le logiciel LFI dans sa version municipale : tout conflit social est immédiatement relu comme un conflit racial. BFMTV n’a pas à être réfutée. Elle a à être expulsée, parce qu’elle représenterait une France qui n’aurait pas sa place à Saint-Denis.
Un maire qui reprend cette partition ne « soutient pas les jeunes ». Il leur enseigne que l’espace public est un camp, que certains médias n’y ont pas droit de cité, que la violence contre eux est une forme d’inclusion. C’est l’exact inverse de ce qu’une ville doit à la République. Saint-Denis n’appartient pas à une faction. Les journalistes n’ont pas à demander un visa au lycée Paul-Éluard.
On relira, le moment venu, les leçons de Bagayoko sur « les enfants » qui « ont le droit de se tromper ». Un adolescent qui insulte et pousse une équipe de télé se trompe. Un maire qui lui dit qu’elle a raison ne se trompe pas. Il choisit.
Ce qu’un élu n’a pas le droit d’être
La fonction de maire n’est pas un haut-parleur de manifestation. Elle est une charge d’ordre public, de protection des agents, des élèves, des pompiers, des journalistes de passage. Bagayoko a choisi le camp de ceux qui chassent. Il théorise ensuite que la violence « peut être légitime » pourvu qu’on la dose. C’est la rhétorique de tous les apprentis factieux : on plaint d’avance le coupable, on accuse d’avance la police, on sanctifie d’avance « nos jeunes », on désigne d’avance le média ennemi.
LFI boycotte BFMTV depuis des mois. Voilà le prolongement logique : ce que le groupe parlementaire refuse à l’antenne, le maire de Saint-Denis le refuse dans la rue, par lycéens interposés. Le boycott devient ostracisme physique. L’élu n’est plus seulement absent du plateau. Il est présent au blocus pour dire que l’agression était juste.
Il n’y a rien à « comprendre » dans « Elle a raison ». Il y a à condamner, à saisir le préfet, à exiger que le maire retire et s’explique devant sa ville — pas devant sa base. Tant qu’un élu peut applaudir le lynchage d’une rédaction sans que cela lui coûte son écharpe, le message envoyé aux prochaines équipes, aux prochains pompiers, aux prochains agents est limpide : à Saint-Denis, sous Bagayoko, la violence a trouvé son théoricien, et la presse, son huissier d’expulsion.
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