Les ennuis s’accumulent pour la « révélation » de la rentrée. Déjà accusé sur les réseaux d’avoir écrit C’était ça ou mourir (Grasset) avec l’aide de l’intelligence artificielle — roman lauréat du prix de la Fnac et cité dans les premières sélections Goncourt, Renaudot, Femina —, « l’auteur » haïtien Thélyson Orélien est maintenant visé pour autre chose : des textes antérieurs, signés de son nom, qui reproduisent de très près des écrits déjà publiés. Cette fois, pas besoin du logiciel Pangram. Les rapprochements se font à l’œil nu.
L’auteur n’a pas, pour l’heure, répondu à ces nouvelles accusations. Mardi, à Libération, il a seulement défendu son roman, nié l’usage de l’IA et dénoncé des « attaques racistes ». Ben voyons.
Pauwels recopié presque mot pour mot
En 2012, Orélien reçoit le Prix du public de Radio-Canada pour la nouvelle Où va le monde. Le texte présente d’énormes similarités avec la préface du Matin des magiciens (1960), de Louis Pauwels.
Pauwels : « Je suis d’une grande maladresse manuelle et le déplore. Je serais meilleur si mes mains savaient travailler. Des mains qui font quelque chose d’utile plongent dans les profondeurs de l’être et y débondent une source de bonté et de paix. »
Orélien : « Je suis d’une grande maladresse manuelle et le déplore. Je serais meilleur si mes mains savaient travailler. Des mains qui font quelque chose d’utile plongent dans les profondeurs de l’être et y débordent une source de bonté. »
Un verbe changé (« débondent » / « débordent »), la fin de phrase coupée (« et de paix »). La suite suit le même schéma.
Pauwels écrivait : « J’avais seize ans. J’étais élève au cours complémentaire de Juvisy, en banlieue pauvre. Le samedi après-midi, nous avions le choix entre le travail du bois, du fer, le modelage ou la reliure. »
Orélien : « J’avais seize ans. J’étais à l’époque un élève au cours fondamental à une Institution presbytérale des Frères de l’Instruction chrétienne dirigée par des prêtres français. Le samedi après-midi, nous avions le choix entre le travail du bois, le modelage, l’artisanat ou la reliure. » Après sa victoire, il affirmait : « Tout ce que j’ai raconté est une évidence. Il n’y a même pas de pieux mensonges, c’était mon atmosphère familiale. »
De Manille à Medellín, le copier-coller international
En 2013, alors pigiste à La Presse de Montréal, il publie sur son blog Mediapart un texte sur les héros venus « généralement [du] cinéma et [du] monde du sport ». C’est, pour l’essentiel, la traduction d’un article de l’avocat Andreas Bautista paru dans le Philippine Star. Orélien : « Tiger Woods, Lance Armstrong et Oscar Pistorius. Ce sont des athlètes qui ont tous rompu toutes sortes d’obstacles, pour ensuite éclater en morceaux aux yeux de leurs fanatiques. » L’anglais d’origine : « Tiger Woods, Lance Armstrong, Oscar Pistorius. They all broke all kinds of barriers. They later on broke their fans hearts. »
La même année, il adapte quasi littéralement un texte du site The Hindu sur un pape qui devrait « être plus jeune ». En 2014, un billet sur la « contradiction américaine » reprend largement un article d’El Colombiano, quotidien de Medellín.
En 2012, un texte sur la littérature caribéenne s’appuie fortement sur une entrée de l’Encyclopædia Britannica signée du poète Edward Kamau Brathwaite : mêmes expressions, mêmes phrases, mêmes listes d’auteurs dans le même ordre.
Kundera et Toffler, sans les nommer
Dans « Le cas Surprenant », publié la même année dans La Presse à propos de pots-de-vin présumés à Montréal, Orélien s’inspire de L’Insoutenable légèreté de l’être. Kundera (1984) : « Par des criminels, mais par des enthousiastes convaincus d’avoir découvert l’unique voie du paradis. (…) il devint clair comme le jour que le paradis (…). » Orélien, vingt-huit ans plus tard : « Des enthousiastes convaincus d’avoir découvert une voie du paradis. Aujourd’hui, ça commence à devenir clair comme le jour que le paradis (…) »
Sur Mondoblog, la plateforme de RFI, plusieurs articles de 2012-2014 reprennent Le Choc du futur d’Alvin Toffler (1970), sans le citer. Toffler : « Derrière les taux de divorce et de séparation extrêmement élevés qui caractérisent les sociétés technologiquement avancées, c’est cette mutation des chances statistiques de l’amour que l’on retrouve. Plus le rythme du changement est rapide et plus longue est la vie, moins ces chances sont nombreuses. » Orélien constate… la même chose.
L’auteur Nicolas Casaux, sur Substack, a recensé une quinzaine d’inspirations ou plagiats. S’y ajoutent des calques de traduction : « eventually » rendu par « éventuellement » au lieu de « finalement » ; « moved against liberal elements » devenu « il a déménagé contre les éléments libéraux » au lieu de « a pris des mesures contre les éléments libéraux ».
Le roman, l’IA, et le silence
Mardi, interrogé par Libération, Thélyson Orélien a nié avoir écrit C’était ça ou mourir avec une machine. Les « images », « répétitions » et « rythmes » viendraient d’une « parole vivante » et de ses « traditions haïtiennes et caribéennes ». « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine. » Mercredi, le compte Balance ton Claude, à l’origine des premières accusations d’IA, a demandé d’y aller « mollo sur les attaques » et d’admettre « une chance non nulle (même si elle est infime) » de bonne foi — tout en jugeant que « les leçons de cette affaire dépassent son cas personnel ».
Sur les plagiats antérieurs, l’intéressé n’a pas parlé. Les textes, eux, sont datés, signés, et comparables ligne à ligne.


