Mardi 29 septembre, à Grenoble, le conseil municipal n’a pas eu lieu. Il a été interrompu, puis ajourné, parce qu’une dizaine d’élus de La France insoumise ont voulu forcer l’entrée de la salle avec des keffiehs et des pancartes « Palestine Ruffin Censure ». La police municipale les a arrêtés au seuil, conformément au règlement intérieur. Le contact a dégénéré. Trois agents ont été conduits à l’hôpital. Cinq ont porté plainte. La maire écologiste Laurence Ruffin a parlé de « coups portés par des élus LFI », de policiers « tirés et plaqués contre un mur », de renforts empêchés d’intervenir. « C’est la première fois que des élus portent atteinte à des agents municipaux, c’est du jamais vu. »
Le groupe LFI inverse le récit, comme il le fait à chaque incident : « milice municipale », « violence inouïe », collaboratrice blessée au poignet, élus empêchés d’« exercer leur mandat ». Allan Brunon, chef de file, assume le corps-à-corps : « Quand vous avez des policiers qui vous attrapent le col, vous agrippent la veste, font tomber vos éléments personnels au sol, bien évidemment que vous ne pouvez rien faire d’autre que vous défendre. » Il ajoute la phrase qui devrait inquiéter son propre parti plus que n’importe quelle vidéo : « J’agis au nom de La France insoumise et de tous ceux qui sont sensibles aux causes que nous défendons. »
Voilà le sujet. Pas un désaccord sur Rehovot. Un rapport à la règle, à la force et au mandat.
Ce n’était pas un débat. C’était une entrée en force
Le prétexte est connu depuis des semaines. Le groupe LFI voulait une délibération pour rompre le jumelage de Grenoble avec Rehovot, ville israélienne. Ce jumelage est gelé depuis 2014. La préfecture de l’Isère, consultée, a rappelé qu’une collectivité doit respecter les engagements internationaux de la France, « sans interférer avec la conduite des relations internationales ni prendre parti dans un conflit ». Ruffin a écarté un texte jugé irrégulier. Brunon a répondu que la maire n’avait « aucune obligation » de suivre l’avis préfectoral et qu’elle pratiquait une « condamnation à géométrie variable du génocide ».
On peut estimer que Ruffin cède trop, ou pas assez, à la pression propalestinienne. On peut juger l’avis préfectoral prudent ou timoré. Rien de cela n’autorise des élus à transformer leurs ordinateurs en supports de manifestation, à forcer un périmètre tenu par des agents, puis à qualifier de « milice » la police de la ville qu’ils sont censés administrer.
Le groupe majoritaire Oui Grenoble affirme que Brunon a « mis en scène son arrivée » alors que la séance avait déjà commencé. Les Insoumis manquaient à l’appel au début de séance. Ils sont arrivés en cortège, stickers et keffiehs, caméras de collaborateurs braquées. Ce n’est pas le fonctionnement d’une assemblée. C’est le fonctionnement d’un happening, calqué sur la rue, importé dans l’enceinte où l’on vote le budget, les écoles, les crèches.
Quand la police municipale applique le règlement — pas de pancartes en séance —, LFI crie à la censure. Quand des agents se retrouvent à l’hôpital, LFI crie à l’agression. La victime désignée est toujours la même : le militant. L’institution, elle, est un obstacle à « la cause ».
La séquence Butch n’était pas un accident. C’était la répétition
Fin juillet, au Cabaret Frappé, la DJ juive Barbara Butch a dû quitter la scène sous les projectiles et les insultes. Brunon n’était pas un spectateur égaré. Il avait demandé la déprogrammation. Le concert maintenu, il s’est joint à la bronca. Sur X, le lendemain : « Merci Grenoble », « jamais nous nous tairons », et déjà le teaser : rendez-vous à la rentrée pour rompre le jumelage avec Rehovot. Deux mois plus tard, le rendez-vous a lieu dans le hall de l’hôtel de ville, contre des agents municipaux.
Entre les deux dates, le schéma ne varie pas. Une cible liée, de près ou de loin, à Israël ou à une position jugée insuffisante sur Gaza. Une action d’intimidation présentée comme « pacifique » jusqu’au moment où elle ne l’est plus. Un retournement immédiat de responsabilité. Une revendication au nom du parti national.
Ruffin, élue en mars grâce au retrait de la liste Brunon au second tour, découvre le prix de l’alliance technique. L’opposition de droite, par la voix de Clément Chappet, le dit sans détour : « Laurence Ruffin a fait entrer le loup dans la bergerie. » La formule est politicienne. Le constat est juste. On n’achète pas le calme de LFI avec un strapontin et un déplacement à Bethléem. On achète un droit de nuisance permanent, jusqu’au moment où le nuisance devient physique.
Ruffin elle-même a fini par le formuler, à mots couverts : tout doit être fait pour Gaza, mais « cette utilisation médiatique du sujet et cette façon de faire le buzz en permanence desservent la cause palestinienne ». C’est la phrase d’une élue qui a besoin de LFI pour gouverner et qui en a assez d’être l’accessoire de ses clips.
Ce que LFI appelle « mandat »
Brunon explique qu’il ne « manifestait » pas, qu’il exerçait son mandat, qu’il avait « le droit » de coller des stickers sur un ordinateur. Le mandat d’un conseiller municipal, en France, ce n’est pas d’imposer un ordre du jour illégal, ce n’est pas d’entrer en formation contre la police de la collectivité, ce n’est pas de traiter les agents de miliciens. Le mandat, c’est de siéger, de voter, de déposer des vœux dans les formes, d’accepter qu’une préfecture et une majorité puissent dire non.
La France insoumise a passé des années à dénoncer les « violences policières » comme structurelles. À Grenoble, mardi, la police en cause n’est pas une CRS de manifestation. Ce sont des agents municipaux, sous l’autorité d’une maire écologiste issue d’une union de la gauche, dont le groupe LFI a facilité l’élection. S’il y a « milice », elle serait donc écologiste. L’accusation est grotesque. Elle a un usage : interdire toute limite. Dès qu’une règle s’applique à LFI, la règle devient fasciste.
Brunon n’est pas un inconnu de passage. Ancien pratiquant de MMA, ex-assistant de Gabriel Amard, tête de liste à 14,6 % au premier tour, président du groupe au conseil et à la métropole, co-animateur du « Réseau insoumis antifasciste ». Il se définit lui-même comme adepte de la « conflictualité ». La conflictualité, dans sa version grenobloise, a déjà produit une chasse à une artiste juive et des agents à l’hôpital. On attend encore, côté direction nationale, la phrase qui tranche : ceci n’est pas notre méthode.
On l’attend. On ne l’aura probablement pas. Le malaise après l’affaire Butch n’a débouché sur aucune sanction publique. Brunon continue de parler « au nom » du mouvement. Tant que le siège parisien laisse dire cela, le siège parisien assume.
La Palestine comme levier, pas comme politique
Le jumelage avec Rehovot est gelé depuis douze ans. Le rompre par une délibération municipale n’arrête pas une guerre, n’ouvre pas un corridor humanitaire, n’améliore pas le sort d’un habitant de Gaza. En revanche, cela permet de qualifier d’« irrésolue » toute majorité qui refuse de transformer le conseil en tribunal d’Israël. Cela permet de coller à Ruffin le mot « censure ». Cela permet de filmer, de poster, de recruter.
C’est toute l’opération LFI depuis le 7 octobre : capturer un sujet moral immense pour en faire une machine à clivage intérieur, y compris contre la gauche qui n’y met pas assez de keffieh. Les écologistes grenoblois parlent de Cisjordanie, de Bethléem, d’un engagement « depuis le début du mandat ». Insuffisant. Il fallait la rupture spectaculaire, le camouflet à la préfecture, le slogan sur l’ordinateur. À défaut, le hall.
On peut défendre un cessez-le-feu, l’aide humanitaire, un État palestinien, sans cogner un agent dans un escalier. On peut même penser que le jumelage avec Rehovot n’a plus de sens. Ce que LFI refuse, c’est précisément cet espace : celui où l’on argumente sans occuper, sans humilier, sans faire de l’élu un milicien d’un camp. Hors de la surenchère, le parti n’a plus de marqueur.
Ce qui peut suivre
Une enquête du parquet de Grenoble devra départager les versions. Les vidéos des collaborateurs LFI et les constats hospitaliers des agents ne raconteront pas le même film ; la justice n’a pas à départager un slogan, seulement des coups et des outrages. Politiquement, le départage est déjà là.
Soit la direction de LFI désavoue Brunon, et elle admet qu’un élu ne peut pas frapper le cadre dans lequel il siège. Soit elle se tait, et le « j’agis au nom de La France insoumise » devient doctrine. Dans le second cas, chaque collectivité qui accueille un groupe Insoumis saura à quoi s’attendre : le règlement intérieur comme provocation, l’agent municipal comme adversaire, Gaza comme sésame pour tout justifier.
Ruffin, elle, est coincée. Demander la démission du groupe qui l’a aidée à l’emporter serait avouer l’erreur d’alliance. Ne rien faire, c’est garantir le prochain incident. La droite locale réclame déjà sa tête. LFI, elle, a obtenu ce qu’elle voulait : le conseil n’a pas siégé, les caméras ont tourné, la maire est affaiblie, la « cause » a un nouveau clip.
Les Grenoblois, eux, ont une police municipale à soigner et un hôtel de ville où l’on ne délibère plus dès que LFI décide que la Palestine passe avant le règlement. Ce n’est pas de la radicalité. C’est l’abandon de la vie démocratique municipale au profit d’une troupe qui ne reconnaît d’autre légitimité que la sienne.
Brunon a au moins le mérite de la clarté. Il ne parle pas en son nom seul. Il parle au nom de LFI. Il serait temps que LFI réponde si, oui ou non, frapper des agents pour un jumelage gelé depuis 2014 fait partie du programme.
Se tenir informé sur la gauche et l'extrême-gauche en France est d'une grande importance : ce sont des forces qui parfois visent à la déstabilisation de la société, en prenant le risque de conflits internes violents. Notre devoir, en tant que journal libre et indépendant, c'est de vous raconter chaque jour les enjeux liés aux actions de la gauche en France.
En choisissant de vous abonner, vous permettez à la presse non-subventionnée d'exister et de vous informer.
5€/mois — petits revenus
7€/mois
RecommandéAccès abonnés :
- ✓Lecture de tous nos contenus réservés aux abonnés
- ✓Possibilité de commenter tous nos articles
- ✓Gestion de votre abonnement en un clic


