Thélyson Orélien, l’écrivain qui écrit comme une machine accuse la machine d’être raciste

Photo : Levart Photographer / Unsplash

Thélyson Orélien n’a pas utilisé l’intelligence artificielle. Il l’a dit. Il l’a même dit avec la phrase exacte que l’on attendait : « J’ai toujours aimé la création et l’écriture, je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine. »

C’est une belle phrase. Trop belle. Elle a le rythme d’une réponse générée pour un journaliste pressé : affirmation d’amour pour le métier, question rhétorique, clôture morale. On la relit et on se dit que l’auteur a au moins le mérite de la cohérence. Son roman aussi a ce rythme. Trop.

Le compte « Balance ton Claude » a fait passer des extraits de C’était ça ou mourir dans Pangram. Résultat répété : quasi 100 % IA, sur plusieurs passages, à plusieurs endroits du manuscrit. L’auteur et Grasset crient à la fake news. L’auteur ajoute une couche : le logiciel serait « habitué aux traditions littéraires françaises et aux auteurs classiques ». Son écriture, elle, viendrait d’ailleurs. Des « images », des « répétitions », des « rythmes ». Une « parole vivante » puisée dans les « traditions haïtiennes et caribéennes ».

Traduction : si le détecteur sonne l’alarme, c’est qu’il est trop blanc, trop hexagonal, trop Proust. L’oralité créole, elle, aurait le droit d’écrire comme un LLM sans en être un. C’est ingénieux. C’est aussi commode. Les structures que tout le monde reconnaît désormais — « ce n’est pas X, c’est Y », les ternaires, les métaphores qui s’expliquent elles-mêmes, les leçons morales calées en fin de paragraphe — cessent d’être des tics de générateur. Elles deviennent patrimoine immatériel.

On pourrait en rire si le reste de la défense n’était pas du même bois. Depuis son arrivée en France, Orélien « subit de nombreuses attaques racistes ». Il n’est « pas triste mais en colère ». Les lecteurs n’y sont pour rien : ce sont « des personnes extérieures qui cherchent à nuire ». Le timing est parfait. On pointe un style. On répond par la couleur de peau. Le débat littéraire se referme. Qui osera encore parler de phrases toutes faites quand l’auteur a déjà qualifié l’objection de racisme ?

Grasset enfonce le clou : « propos malveillants », écrivain « au parcours exceptionnel », homme « venu à Paris défendre son travail de création, original, puissant ». On notera le vocabulaire. « Original, puissant » : encore deux adjectifs que l’on trouve par kilos dans les quatrièmes de couverture et dans les sorties de ChatGPT. L’éditeur ne prouve rien. Il moralise. C’est son métier, depuis longtemps.

Reste l’alibi chronologique. L’auteur aurait commencé le livre à l’automne 2017 et achevé le premier jet en 2019. Avant ChatGPT grand public, donc. Soit. Un premier jet n’est pas un livre publié en 2026, primé Fnac, traduit dans une vingtaine de langues, porté par la machine à prix de la rentrée. Entre 2019 et aujourd’hui, le texte a pu être repris, lissé, « rythmé », enrichi d’images. Personne n’interdit à un auteur de retravailler. Personne n’interdit non plus de se demander pourquoi les textes d’Orélien datés de 2014 passeraient à 0 % IA selon le même outil, et pourquoi le roman de la consécration bascule de l’autre côté.

Le fond du livre n’arrange rien. Jonas Dorléon, professeur haïtien, fuit les gangs, traverse le continent, accumule les frontières, les humiliations et les leçons d’humanité. Sujet inattaquable. Style sentencieux. Personnage sans aspérité. Chaque objet devient symbole, chaque symbole devient morale. Valeurs actuelles l’avait déjà noté avant la polémique : le texte a l’air d’un devoir bien noté sur « la dignité du migrant ». Ce n’est pas une preuve d’IA. C’est une preuve de conformisme. L’IA, elle, adore le conformisme. Elle le fabrique à la chaîne.

Les détecteurs ne sont pas des juges. Pangram se trompe parfois. D’autres outils, testés par l’AFP, se contredisent. Accusé, l’auteur n’avait qu’une chose à faire : poser le dossier. Brouillons horodatés, versions successives, fichiers, mails avec l’éditeur, carnets. Il dit le constituer. Tant mieux. En attendant, il a choisi la voie la plus faible : l’indignation identitaire et la poétisation du tic d’écriture.

« Je ne vois pas pourquoi je ferais appel à une machine. » Personne ne lui demandait pourquoi. On lui demandait comment un texte aussi lisse, aussi répétitif, aussi pédagogue, pouvait sortir d’une seule main sans laisser de traces. Sa réponse ressemble à celle que donnerait la machine, si on lui demandait de se défendre elle-même.

C’était ça, ou un manuscrit. Il a choisi la phrase.

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