Éric Zemmour a tranché sans détour. Mardi 1er septembre, le président de Reconquête a écrit sur X qu’il était « totalement d’accord » avec la volonté de Marine Le Pen d’interdire le voile dans l’espace public. Il a aussitôt déplacé le curseur : le voile, selon lui, n’est pas « l’arme de prétendus militants islamistes », mais « la preuve d’une islamisation profonde et galopante de nos rues et de notre pays ».
La séquence politique était déjà lancée. Dimanche 30 août, Jean-Philippe Tanguy, député RN de la Somme, avait annoncé qu’en cas de victoire présidentielle, le port du voile islamique dans l’espace public serait sanctionné d’une amende. Lundi, Jordan Bardella a ajouté la procédure : la mesure serait soumise au peuple par référendum. « Il y aura un débat de société. » Tanguy assure que le sujet, présent dans les précédents programmes de Marine Le Pen mais source de tensions internes, « a été tranché ».
Zemmour n’a pas seulement applaudi. Il a rappelé sa ligne de 2022 : derrière le voile, « la question du nombre et de la démographie », qui « ne se règle que par la remigration ». Reconquête, dit-il, est « le seul » à la proposer. Dans le programme présidentiel de 2022 figurait déjà le chapitre « Imposer la discrétion » : interdiction du voile islamique dans l’espace public, amendes pour les signes religieux ostentatoires — voile comme kippa. Sur TF1, en janvier 2022, il répétait : « La France, c’est la discrétion religieuse dans l’espace public. » Il évoquait aussi un ministère de la remigration.
Le fond n’est donc pas nouveau. Ce qui l’est, c’est l’alignement public, à l’approche de 2027, entre le parti à la flamme et l’ancien adversaire de la primaire identitaire. Le RN assume une interdiction générale dans la rue, plus seulement à l’école ou dans les services publics. Reconquête y voit la confirmation d’un diagnostic qu’il porte depuis des années : le paysage urbain a changé, et faire semblant que chaque voile est un « choix individuel » hors de tout rapport de force démographique relève de la méthode Coué.
À gauche, le tollé est immédiat et ritualisé. Mathilde Panot (LFI) dénonce une « islamophobie désormais banalisée » et promet de lutter contre « la lèpre lepéniste ». Antoine Léaument parle de « mesure discriminatoire sans précédent ». Sur BFMTV, face à Julien Odoul, l’avocat Arié Alimi (LDH) va plus loin : proposer l’interdiction du voile serait une « discrimination religieuse », une « infraction pénale » passible d’emprisonnement. Autrement dit : le débat lui-même serait déjà un délit. C’est le cœur du désaccord. Pour une partie de la gauche et des institutions, le voile est une liberté ; pour Zemmour et désormais le RN officiel, c’est un marqueur collectif planté dans l’espace commun.
Au centre, le ton est plus feutré, pas moins fermé. Gabriel Attal : « Une femme majeure qui décide en conscience de porter le voile ne menace pas la République. » Édouard Philippe : l’important est de « respecter la loi », « je ne crois pas qu’il soit nécessaire d’aller plus loin ». La loi actuelle distingue l’école, certaines fonctions, le visage couvert. Elle laisse le hidjab dans la rue. Attal et Philippe veulent s’y tenir. Le RN et Zemmour veulent la changer, et Bardella veut que ce soit le pays, pas le Conseil d’État, qui ait le dernier mot.
Politiquement, l’opération a deux faces. Pour le RN, c’est un retour aux « fondamentaux » après des années de dédiabolisation à géométrie variable : on parle de nouveau de ce que les électeurs voient dans les transports, aux abords des écoles, dans les files d’attente. Pour Zemmour, c’est l’occasion de rappeler que l’interdiction sans politique de remigration n’est qu’un emplâtre : moins de signes visibles demain, si les flux et la natalité restent les mêmes, ne règle rien.
Le référendum annoncé par Bardella n’est pas un détail technique. C’est le constat que le Parlement, les cours et une large part des médias tiendront la mesure pour illibérale, « contraire aux traités » ou « stigmatisante ». Passer par le peuple, c’est tenter de court-circuiter ce verrou. Reste à écrire le texte : voile seulement, ou tous les signes ostentatoires, comme en 2022 chez Reconquête ? Amendes seules, ou interdiction assortie d’autre chose ? Espace public au sens large, ou exceptions (culte, domicile, cérémonies) ?
Une chose est déjà claire. Le débat n’oppose plus seulement « laïcité scolaire » et « liberté vestimentaire ». Il oppose deux lectures de la France de 2026 : celle où le voile est un droit individuel sans conséquence collective, et celle où il est l’aveu quotidien que des pans entiers du territoire ne jouent plus selon les règles de discrétion que la République exigeait encore il y a une génération. Zemmour a choisi son camp. Le RN, officiellement, aussi.



