15 milliards d’euros a minima : le prix d’un Parlement incapable de voter le budget 2027

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Le cabinet du ministre de l’Action et des Comptes publics, David Amiel, a présenté jeudi 20 août 2026 un rapport de l’Inspection générale des finances (IGF) commandé en mai par le Premier ministre Sébastien Lecornu. Le document, intitulé « Effets d’une application prolongée de la loi spéciale en 2027 », dresse un constat sans appel : une France privée de loi de finances pendant 8 à 11 mois exposerait le pays à des « risques majeurs ». Si aucun budget n’était jamais adopté pour 2027, « le déficit public se dégraderait au minimum de 0,5 point de PIB par rapport à 2026 ». Cette estimation est présentée comme un plancher.

La conclusion de l’IGF est limpide : « le redressement des finances publiques serait impossible sous loi spéciale ».

Une rustine devenue récurrente

La loi spéciale, prévue par l’article 47 de la Constitution et l’article 45 de la loi organique relative aux lois de finances (LOLF), n’est pas un budget. Elle autorise l’État à continuer de percevoir les impôts existants et à engager les dépenses indispensables à la continuité des services publics, via le mécanisme des « services votés ». Elle évite un arrêt de l’État à l’américaine, mais interdit toute mesure nouvelle : pas de hausse d’impôt, pas de nouvelle recette, pas d’économie structurelle au-delà du strict minimum, pas de réforme.

Ce dispositif a déjà été utilisé trois fois : en 1979, début 2025 (après la censure du gouvernement Barnier) et début 2026 (après l’échec de la commission mixte paritaire sur le budget 2026, avec une loi spéciale adoptée le 23 décembre 2025). Dans les deux derniers cas, il n’a duré que quelques semaines. En 2027, le calendrier électoral change tout. L’élection présidentielle du printemps, suivie de possibles législatives, pourrait figer le Parlement pendant 8 à 11 mois. Une loi spéciale ne serait plus une solution d’attente de quelques semaines, mais un régime de fonctionnement par défaut pendant une année presque entière.

Les chiffres du dérapage mécanique

L’IGF chiffre les effets automatiques. La charge de la dette augmenterait de 11 milliards d’euros en 2027. La contribution française à l’Union européenne progresserait de 2,8 milliards. Les dépenses de santé pourraient s’accroître spontanément de 3,5 %. L’indexation automatique des pensions de retraite de base représenterait un surcroît de 4,9 milliards d’euros.

Sous loi spéciale, le gouvernement n’aurait aucune capacité à compenser ces hausses par des économies sur les budgets ministériels. Il ne pourrait pas non plus sous-indexer les prestations, notamment les retraites, ni adopter à temps des mesures de freinage de la dépense ou d’augmentation des recettes. Toute mesure votée tardivement dans l’année perdrait une grande partie de son efficacité. D’où la conclusion de l’IGF : le redressement devient impossible.

Ce 0,5 point de PIB supplémentaire (environ 15 milliards d’euros) s’ajoute à une trajectoire déjà dégradée. Un rapport d’économistes missionnés par Bercy, publié en juillet, estimait que, sans mesures, le déficit spontané atteindrait 5,9 % du PIB en 2027. La France, dont le déficit 2025 s’est établi à 5,1 % et qui vise 5 % en 2026, s’éloignerait encore davantage de la cible européenne de 3 %.

Des secteurs directement touchés

Au-delà des agrégats, le rapport détaille les conséquences concrètes. Plusieurs secteurs dépendent fortement de la commande publique ou d’aides discrétionnaires de l’État.

La défense subirait un retard sur les programmes d’armement. Le bâtiment et les travaux publics verraient certains chantiers suspendus et des dispositifs comme MaPrimeRénov gelés. L’agriculture perdrait une partie des aides non automatiques. La recherche ne pourrait pas lancer de nouveaux appels à projets. Certains articles mentionnent également des risques pour les préparatifs des Jeux olympiques d’hiver 2030.

Ces effets ne sont pas théoriques. Ils découlent directement du régime des services votés, qui limite les engagements aux crédits jugés indispensables pour poursuivre l’exécution des services publics dans les conditions de l’année précédente.

Le choc d’incertitude

L’IGF insiste aussi sur l’effet psychologique et financier. « Le choc d’incertitude affecterait la confiance des acteurs économiques et des investisseurs, dégradant la situation macroéconomique durablement. » La France emprunte déjà à des taux élevés (le dix ans dépassait encore 4 % récemment). Une période prolongée sans budget crédible renchérirait encore le coût de refinancement de la dette, déjà en forte hausse. La croissance en pâtirait.

Jérôme Fournel, inspecteur général des finances qui a supervisé la mission, a résumé auprès de l’AFP que les conséquences seraient « assez lourdes sur le plan macroéconomique » en raison du niveau d’incertitude beaucoup plus fort.

Un outil politique autant que technique

Le timing de la publication n’est pas anodin. Le projet de loi de finances pour 2027 doit être déposé fin septembre. Le gouvernement Lecornu, confronté à une Assemblée fragmentée depuis la dissolution de 2024, utilise ce rapport pour mettre la pression sur les oppositions. David Amiel et son cabinet répètent qu’une loi spéciale prolongée « ne serait pas une simple solution d’attente » et « priverait le pays de sa capacité à décider, à redresser ses finances publiques et à répondre aux crises ».

Certains, au printemps, avaient évoqué l’hypothèse d’une loi spéciale qui durerait jusqu’à la présidentielle comme une façon de « gérer » l’impasse. L’IGF répond que ce serait une erreur coûteuse.

La France a déjà connu deux exercices budgétaires consécutifs marqués par des 49.3, des commissions mixtes paritaires infructueuses et des lois spéciales. Le rapport de l’IGF documente ce que cela donnerait si le schéma se reproduisait en année électorale, avec des échéances beaucoup plus longues. Les chiffres sont mécaniques. Les conséquences sectorielles et macroéconomiques sont décrites comme certaines. Le redressement, lui, serait hors de portée.

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