On a beaucoup ri, ces dernières années, en écoutant Gérald Darmanin expliquer qu’il était « de droite ». Pas n’importe laquelle. Une droite « gaulliste sociale », « bonapartiste », « populaire », celle des gens qui se lèvent tôt, qui n’aiment pas les assistés, qui veulent de l’ordre et de l’autorité. Il le disait avec un sourire un peu trop appuyé, comme un acteur qui répète sa réplique préférée. Il le disait à Tourcoing, dans les plateaux, dans les confidences aux journalistes, dans les conversations privées où il se plaisait à distinguer sa « droite » de celle, trop libérale, d’Édouard Philippe. On le voyait même créer un mouvement baptisé « Populaires ! », histoire de bien marquer le terrain. Et puis, lundi 17 août 2026, dans La Voix du Nord, le même homme a annoncé qu’il ne serait pas candidat en 2027 et qu’il soutenait… Édouard Philippe.
Le rideau est tombé. Et derrière, il n’y avait plus grand-chose.
Reprenons. Pendant des années, Darmanin a joué le rôle du ministre de droite dans un gouvernement qui n’en était pas un. À l’Intérieur, il a multiplié les déclarations musclées, les opérations contre les dealers, les discours sur la « reconquête républicaine », les prisons de haute sécurité, la lutte contre le narcotrafic. Il a cultivé l’image de l’homme du Nord, fils de commerçants, qui connaissait la vraie vie, celle des banlieues et des classes populaires. Il aimait rappeler qu’il n’était « pas issu du même milieu social » qu’Édouard Philippe, qu’il n’était « pas élu du même territoire », qu’il n’avait « pas le même âge ». « Nous ne sommes pas de la même droite », confiait-il. Lui, le gaulliste social. Philippe, le libéral du Havre. La distinction était soigneusement entretenue. Elle servait à se différencier sans jamais vraiment se couper.
Il a même tenté, un temps, de fédérer. Une primaire de la droite et du centre, pour éviter le « scénario catastrophe » d’un second tour Le Pen-Mélenchon. Il le répète encore aujourd’hui, comme pour se donner bonne conscience : « Je regrette qu’on n’ait pas organisé cette primaire… C’est trop tard. » Trop tard, en effet. Et surtout trop risqué pour lui. Car organiser une primaire, c’était prendre le risque de perdre. Soutenir directement Philippe, c’est beaucoup plus sûr. On reste dans le système. On garde son maroquin. On évite de « rajouter de la division », comme il le dit avec cette hypocrisie savoureuse qui caractérise désormais le centre extrême.
La loyauté, bien sûr. C’est l’argument massue. « J’ai un esprit de loyauté et Édouard Philippe est celui qui m’a permis d’être ministre. » Admirable. On oubliera que le même Darmanin a su, au fil des ans, s’adapter à tous les Premiers ministres, à tous les gouvernements, à toutes les configurations. On oubliera aussi que cette « loyauté » n’a jamais empêché de cultiver, en parallèle, l’image d’un homme qui pourrait un jour faire cavalier seul. Soutenir Philippe, c’est soutenir la continuité. Pas une rupture. Pas une droite. Juste la prolongation d’un système qui a usé la France pendant dix ans.
Et puis il y a l’affaire Lyhanna. Le ministre de la Justice a été secoué. Les appels à la démission, les manifestations, le courrier embarrassant envoyé à Laurent Nunez sur les « dossiers fantômes » et les enquêtes à l’abandon. Le « taureau mécanique » dont il aime parler a failli être désarçonné. Alors, plutôt que de risquer de tomber tout à fait, mieux vaut se ranger. Se mettre derrière celui qui est « le mieux placé » dans les sondages du bloc central. Celui qui a « l’expérience du pouvoir ». Celui qui, finalement, représente exactement ce que Darmanin a toujours servi : la macronie sous un autre nom.
On notera au passage la délicatesse avec laquelle il évoque encore ses « grandes différences » avec Philippe. La retraite à 67 ans, par exemple. Il espère « le convaincre ». Comme si, après dix ans de gouvernements successifs, après avoir accepté toutes les politiques du quinquennat, après avoir mis en sommeil son propre mouvement pour rester ministre, il allait soudain imposer sa ligne sociale à un candidat qui n’en a jamais voulu. C’est touchant. C’est surtout pathétique.
Le 30 août, à Tourcoing, Édouard Philippe sera donc présent. On parlera de rassemblement, de responsabilité, d’intérêt général. On entendra sans doute encore une fois Gérald Darmanin expliquer qu’il est d’une autre droite. Personne n’y croira vraiment. Car le masque est tombé. L’homme qui a passé des années à faire croire qu’il incarnait quelque chose de distinct, de plus populaire, de plus droitier, finit par se ranger derrière le candidat le plus lisse, le plus libéral, le plus continuiste du spectre. Non pas parce qu’il a changé. Mais parce qu’il n’a jamais été autre chose qu’un produit du système qu’il prétendait parfois critiquer.
La droite, la vraie, celle qui refuse le continuum, celle qui ne se contente pas de gérer le déclin avec un sourire technocratique, n’a jamais eu besoin de Gérald Darmanin. Elle le savait déjà. Lui, en revanche, a longtemps cru pouvoir jouer sur les deux tableaux. Jusqu’au jour où il a fallu vraiment choisir. Et là, comme d’habitude, il a choisi la place la plus confortable.
Le bluff est terminé.
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