Deux mois après les images de chaos sur le front de mer, La Baule se dote d’un Conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance. Le maire Franck Louvrier (LR) a fait voter la création de cette instance le 31 juillet. Elle doit réunir, autour de lui, le préfet, le procureur, le président du conseil départemental et diverses associations. Objectif affiché : coordonner les actions contre l’insécurité, les incivilités, les violences intrafamiliales et, en priorité locale, surveiller l’honorabilité du personnel encadrant dans les structures de petite enfance et de jeunesse.
Le discours est classique. « Mieux vaut prévenir que guérir », dit l’édile. L’élu RN Marc Lelièvre approuve et parle de « ne plus fuir la réalité ». La conseillère de gauche Anne Boyé salue l’aspect prévention. Un diagnostic local va être mené avec la préfecture et la police. La feuille de route devrait être adoptée d’ici fin 2026. En parallèle, la ville étudie l’usage de drones sur la plage et réclame des renforts de police nationale pérennes, pas seulement estivaux.
Tout cela est propre, raisonnable, institutionnel. Et profondément insuffisant.
Car ce qui s’est passé à La Baule fin mai n’est pas un accident local. Pendant le week-end de la Pentecôte, des dizaines de jeunes, majoritairement venus de Nantes (et de Saint-Nazaire), ont transformé le remblai de la station balnéaire en zone de bagarres. Vidéos virales, scènes de lynchage, cohue en gare, trains pris d’assaut. Le commissaire de La Baule lui-même a confirmé l’origine nantaise des protagonistes de l’affrontement le plus spectaculaire. Le maire a parlé de « voyous » qui viennent d’ailleurs. La population de la commune multipliée par dix pendant les week-ends prolongés, et soudain la carte postale craque.
La réponse, deux mois plus tard, est un CLSPD. Comme si le problème était un manque de concertation entre acteurs locaux. Comme si la solution passait par un comité de plus, des réunions confidentielles et une attention particulière portée aux casiers judiciaires des animateurs de centres de loisirs.
Les CLSPD existent depuis 2007. Ils ont été généralisés dans des centaines de communes. Ils n’ont empêché ni la montée de la délinquance, ni l’exportation de la violence des banlieues vers les stations balnéaires, les centres-villes ou les zones touristiques. Ils permettent de « se parler ». Ils ne changent pas les flux. Ils ne rendent pas les peines effectives. Ils n’expulsent personne. Ils ne freinent pas l’arrivée continue de populations qui, dans certaines zones de Nantes et d’ailleurs, ont transformé des quartiers en territoires où la loi de la rue prime.
On traite les conséquences. On refuse de regarder la cause.
La cause, c’est que la violence urbaine n’est plus confinée. Elle se déplace. Quand la météo est bonne et que les transports sont gratuits ou peu chers, des groupes quittent les cités pour tester les plages, les digues, les places des villes « protégées ». Ce n’est pas un phénomène météorologique. C’est un phénomène démographique, culturel et judiciaire. Des jeunes qui n’ont pas été socialisés aux mêmes règles, qui n’ont pas la même relation à l’autorité, à la propriété, à la présence des autres, arrivent en masse. Et face à eux, on multiplie les dispositifs de coordination.
Drones sur la plage : rustine technologique. Renforts de CRS saisonniers : rustine temporaire. CLSPD : rustine administrative. Contrôle de l’honorabilité des intervenants jeunesse : rustine morale, utile mais totalement à côté de la question posée par les rixes de mai.
Personne, dans le débat officiel, ne pose clairement la question : pourquoi des bandes de jeunes venus de Nantes se retrouvent-elles en capacité de semer le désordre sur le front de mer de La Baule en 2026 ? Pourquoi ce type de scènes, autrefois exceptionnelles, devient-il récurrent dans des stations qui se croyaient à l’abri ? Pourquoi la réponse systématique consiste-t-elle à ajouter une couche de gouvernance locale plutôt qu’à agir sur les flux, sur les peines, sur les reconduites, sur la possibilité même pour certains profils de circuler librement d’une ville à l’autre pour « s’amuser » ?
La Baule n’est pas isolée. Le même schéma se répète ailleurs. Une rixe, des images, un maire qui demande des moyens, un conseil qui se crée, une étude qui se lance, un diagnostic qui se fait. Et l’année suivante, ou le week-end suivant, le même problème revient sous une forme légèrement différente. Parce que la source n’est jamais tarie.
On peut multiplier les CLSPD jusqu’à la fin des temps. On peut installer des bornes d’appel d’urgence, mutualiser les caméras, créer des brigades cynophiles, placer des drones au-dessus des baigneurs. Tant que la France continuera de produire, dans ses périphéries urbaines, des contingents de jeunes pour qui la violence de groupe est un mode d’expression et pour qui la plage d’une ville cossue est un terrain de conquête temporaire, les rustines continueront de se décoller.
La Baule a raison de vouloir protéger ses habitants et ses visiteurs. Elle a raison de vouloir des moyens. Mais elle se trompe si elle croit qu’un conseil local de sécurité et de prévention de la délinquance, aussi bien intentionné soit-il, touchera jamais à la racine. La racine n’est pas à La Baule. Elle est dans les politiques qui, depuis des décennies, ont refusé de choisir entre le maintien d’une société ordonnée et l’accueil sans condition de populations dont une partie refuse les règles de cette société.
On met toujours des rustines sur les conséquences. On ne s’attaque jamais à la cause.
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