L’émission Complément d’enquête sur France 2 vient de diffuser un numéro consacré à l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac, Dominique de Villepin. Au cœur des révélations : deux statuettes de Napoléon, d’une valeur totale de 125.000 euros, que celui qui était alors ministre des Affaires étrangères aurait reçues au début des années 2000 via l’avocat Robert Bourgi. Ces cadeaux, selon Bourgi, auraient été financés respectivement par Blaise Compaoré (alors président du Burkina Faso) pour 75.000 euros et par l’homme d’affaires italien Gian Angelo Perrucci pour 50.000 euros. Des factures ont été présentées à l’appui.
Cette affaire intervient alors que Dominique de Villepin, qui prépare ouvertement une candidature à l’élection présidentielle de 2027, tente de se positionner comme une alternative crédible sur l’échiquier de la droite. Elle fait immédiatement écho à l’affaire des costumes de François Fillon en 2017, dans laquelle le même Robert Bourgi avait joué un rôle central. Le parallèle est assumé par Bourgi lui-même, qui compare les statuettes à « dix fois plus que les costumes de monsieur Fillon ».
Qui est Robert Bourgi ?
Robert Bourgi, né en 1945 à Dakar, est un avocat franco-libanais, figure historique de la « Françafrique ». Proche de Jacques Foccart (le « Monsieur Afrique » du général de Gaulle), il a longtemps servi d’intermédiaire entre les présidents français et les chefs d’État africains, notamment Omar Bongo (Gabon), Blaise Compaoré ou d’autres. Il incarne les réseaux informels, les valises de billets et les relations personnelles qui ont marqué la politique étrangère française en Afrique pendant des décennies.
Conseiller politique de Michel Aurillac puis de Dominique de Villepin, il s’est senti écarté par ce dernier et a rallié Nicolas Sarkozy dès 2005. Il intègre le premier cercle des donateurs de Sarkozy, assiste à son investiture et reçoit la Légion d’honneur en 2007 des mains du nouveau président. Bourgi devient alors un acteur influent, capable d’organiser des rencontres, de peser sur des nominations et de naviguer entre les palais africains et l’Élysée.
Son style : un mélange de vantardise, de récits changeants et de coups médiatiques. Il assume volontiers son rôle d’ « homme des réseaux » tout en niant toute illégalité. Dans l’affaire Fillon, il a reconnu avoir offert des costumes de luxe (environ 13.000 euros) au candidat de la droite, ce qui a contribué à fragiliser sa campagne en pleine affaire Pénélope. La procédure judiciaire s’est terminée par un non-lieu, mais le mal politique était fait.
Aujourd’hui, Bourgi affirme agir seul, sans lien direct avec Nicolas Sarkozy, tout en étant décrit par l’entourage de Villepin comme un « fidèle relais » de l’ancien président.
L’affaire des statuettes en détail
Selon Complément d’enquête, le premier buste de Napoléon (par Charles-Louis Corbet) a été repéré par Bourgi dans une galerie parisienne de la place Beauvau. Il en parle à Blaise Compaoré lors d’un voyage à Ouagadougou. Le président burkinabè finance l’achat (75.000 euros) et l’objet est livré au Quai d’Orsay, visible sur des photos du bureau de Villepin dès 2002. Le second objet, une statuette de Napoléon à Sainte-Hélène, aurait été payé 50.000 euros par Gian Angelo Perrucci, industriel italien impliqué dans le pétrole en Afrique.
Dominique de Villepin reconnaît avoir reçu ces objets, mais affirme qu’il pensait qu’ils étaient payés personnellement par Robert Bourgi, comme cadeaux d’anniversaire. Il dit n’avoir jamais connu leur « provenance réelle » et se déclare prêt à les restituer. Il nie toute contrepartie et dénonce une « manœuvre » du « clan Sarkozy ». Son entourage parle d’ « écran de fumée » et de récits changeants de Bourgi.
Recevoir des cadeaux en tant que ministre pose la question morale du conflit d’intérêts (surtout quand ils proviennent de chefs d’État ou d’hommes d’affaires). Bourgi lui-même nuance : « Ce n’est pas illégal, mais est-ce acceptable ? »
Le parallèle avec Fillon et la « mort » des candidatures
En 2017, l’affaire des costumes offerts par Bourgi à Fillon a surgi au pire moment : après la primaire de la droite, en pleine campagne présidentielle. Elle a alimenté le récit d’un candidat « corrompu » ou « hors-sol », contribuant (avec d’autres scandales) à l’effondrement de sa candidature. Bourgi a reconnu les faits, affirmant un geste amical, mais le timing a été dévastateur.
En 2026, le même schéma se répète avec Villepin, candidat potentiel pour 2027. Bourgi, qui avait déjà des liens anciens avec lui avant de le quitter pour Sarkozy, ressort les factures au moment où l’ancien Premier ministre monte en puissance. Le message implicite : les « cadeaux empoisonnés » tuent les ambitions présidentielles de la droite « chiraquienne » ou gaulliste.
Les forces en présence : Sarkozy vs Villepin, une haine vieille de vingt ans
La rivalité entre Nicolas Sarkozy et Dominique de Villepin remonte aux années Chirac. Secrétaire général de l’Élysée puis Premier ministre, Villepin incarne une diplomatie gaulliste (opposition à la guerre en Irak en 2003). Sarkozy, ministre de l’Intérieur puis de l’Économie, bouillonne d’ambition et critique ouvertement son rival.
L’affaire Clearstream (2004-2009) cristallise cette haine : Sarkozy accuse Villepin d’avoir orchestré une machination contre lui via de faux listings. Lors du procès, le parquet requiert une peine contre Villepin ; ce dernier déclare à la sortie : « Nicolas Sarkozy avait promis de me pendre à un croc de boucher, je vois que la promesse a été tenue. » La formule, reprise dans de nombreux médias, reste emblématique de leur guerre à mort. Villepin sera finalement relaxé.
Sarkozy et Villepin représentent deux droites : l’une libérale, énergique, « bling-bling » et pro-américaine ; l’autre gaulliste, souverainiste, attachée à la grandeur de l’État et à une certaine idée de la France en Afrique et dans le monde. Leurs réseaux (Bourgi pour Sarkozy, une partie de l’ancienne Françafrique pour Villepin) se chevauchent et s’affrontent.
Les enjeux pour 2027
Cette affaire survient dans un paysage de droite fragmenté : Les Républicains en difficulté, le RN et Reconquête en concurrence, et une possible recomposition autour de figures comme Laurent Wauquiez, David Lisnard ou d’autres. Villepin, avec son discours sur la souveraineté, la critique de l’ « Europe de Bruxelles » et son aura d’homme d’État, pourrait capter une partie de l’électorat gaulliste et souverainiste.
Les révélations affaiblissent cette dynamique : elles obligent Villepin à se défendre plutôt qu’à proposer. Pour ses adversaires, c’est une manière de rappeler que les « vieux réseaux » et les querelles personnelles empoisonnent encore la droite.
Pour Bourgi, c’est peut-être une dernière démonstration de pouvoir : montrer qu’il peut encore « tuer » une candidature, comme avec Fillon. Pour Sarkozy, même s’il nie tout lien, c’est une façon indirecte de régler des comptes anciens tout en marginalisant un rival éternel.
Dominique de Villepin, qui a survécu à Clearstream, survivra-t-il politiquement à cela ? L’histoire de la Ve République regorge de comebacks et de naufrages. Mais une chose est sûre : Robert Bourgi, dinosaure de la Françafrique, continue d’écrire, à sa manière, certains chapitres de la vie politique française.
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