À l’occasion du 64e anniversaire des accords d’Évian, Abdelmadjid Tebboune a de nouveau choisi la surenchère verbale contre la France. Le président algérien n’a pas simplement évoqué le passé : il l’a réactivé avec une violence calculée, en rendant hommage à une victoire « arrosée de fleuves de sang » et en dénonçant un « colonialisme de peuplement injuste, dépourvu de toute valeur humaine », voué selon lui au « massacre », à la « destruction » et au « pillage ». Les ravages de l’alcool, sur la fin du ramadan ?
Le ton n’a rien d’anecdotique. Il ne s’agit pas d’une formule lancée au détour d’un discours, mais d’une manière désormais bien installée de parler de la France officielle depuis Alger. Chaque date symbolique devient prétexte à rouvrir le dossier mémoriel, non pour éclairer l’histoire, mais pour raviver le ressentiment.
Une rhétorique de combat soigneusement entretenue
Dans son intervention, Tebboune ne s’est pas contenté d’attaquer la colonisation française. Il a inscrit son propos dans une vision quasi sacrée de la lutte algérienne, évoquant « une révolution menée par des héros » et un peuple attaché à son identité, porté par le message des martyrs. Le registre est connu : exaltation patriotique (d’un pays que la France a inventé), sacralisation du passé, désignation d’un ennemi historique, et fusion de la mémoire nationale avec la légitimité du pouvoir présent.
Ce vocabulaire n’a rien d’innocent. Il permet au régime de s’adosser à la guerre d’indépendance pour reconduire son propre prestige politique. En d’autres termes, plus le pouvoir algérien parle du passé, moins il a besoin de répondre du présent.
La rente anti-française comme outil intérieur
Il est difficile de ne pas voir, dans cette nouvelle charge, une mécanique politique désormais rodée. Quand la situation intérieure se tend, quand les attentes sociales s’accumulent, quand l’usure du pouvoir se fait sentir, la France redevient l’adversaire idéal. Elle est lointaine, commode, chargée d’histoire, et immédiatement mobilisable dans le récit national.
Cette stratégie a un avantage considérable pour Alger : elle dispense de l’autocritique. Les blocages du pays, ses lenteurs, ses crispations, ses échecs économiques ou institutionnels passent alors au second plan derrière la grande scène mémorielle. La dénonciation du passé français tient lieu de colonne vertébrale idéologique.
Une relation franco-algérienne toujours prise en otage
Le plus frappant est peut-être l’impasse dans laquelle ce discours enferme la relation entre Paris et Alger. D’un côté, les autorités françaises multiplient régulièrement les gestes d’apaisement, les signes d’ouverture, les efforts diplomatiques. De l’autre, le pouvoir algérien continue d’exploiter la mémoire coloniale comme un levier politique intérieur.
Le résultat est connu d’avance : chaque tentative de normalisation se heurte à une nouvelle flambée verbale. La relation bilatérale ne repose plus sur une volonté claire de construction, mais sur une oscillation permanente entre main tendue française et invective algérienne.
Le passé comme arme, non comme histoire
Entre le travail historique et l’exploitation politique, il existe une différence nette. Quand le passé devient un instrument destiné à entretenir une tension nationale et à consolider un pouvoir, on sort de l’histoire pour entrer dans la propagande.
Chez Tebboune, la mémoire n’apparaît pas comme un lieu de vérité, mais comme une arme de mobilisation. La France n’est pas convoquée pour être comprise, mais pour être accusée. Et cette logique, répétée année après année, finit par dire quelque chose de très simple : à Alger, l’anti-France demeure une ressource de gouvernement.
À force de gouverner avec les fantômes, le pouvoir algérien montre surtout qu’il peine à convaincre avec le réel.


