Les écrivains français découvrent peu à peu une vérité glaçante : leurs livres ont servi de carburant gratuit aux intelligences artificielles américaines, sans autorisation, sans rémunération, et dans une indifférence politique presque totale.
Un pillage organisé, pas une dérive marginale
Il ne s’agit ni de hackers isolés ni d’erreurs techniques. Les plus grands acteurs de l’intelligence artificielle ont bâti leurs modèles sur des bibliothèques pirates contenant des centaines de milliers d’ouvrages protégés, y compris des livres français récents. Aspirées, stockées, digérées, ces œuvres sont désormais intégrées aux paramètres de modèles capables d’en restituer de larges passages mot pour mot.
Ce n’est plus de la théorie : des chercheurs ont démontré que certains chatbots pouvaient reproduire l’essentiel d’un roman sans l’avoir officiellement « en mémoire ». La frontière entre apprentissage et reproduction s’est effondrée.
La culture, seule matière première gratuite de l’IA
Dans l’économie de l’intelligence artificielle, tout se paie : ingénieurs, centres de données, semi-conducteurs, énergie. Tout, sauf la culture. Les textes, les livres, les œuvres littéraires ont été considérés comme une ressource librement exploitable, sous prétexte d’innovation et de progrès technologique.
Pendant que les Big Tech négocient chaque micro-détail de leurs chaînes logistiques, elles se sont servies dans les bibliothèques mondiales sans demander la moindre autorisation aux auteurs concernés.
Une brèche juridique européenne exploitée jusqu’à l’absurde
La responsabilité européenne est écrasante. Une directive pensée pour permettre à des chercheurs d’analyser des corpus limités a été détournée pour justifier l’entraînement massif de modèles commerciaux. Une exception conçue pour la recherche académique est devenue un boulevard pour des entreprises valorisées à plusieurs centaines de milliards.
Pire encore : le mécanisme censé permettre aux auteurs de s’opposer à cette exploitation est, dans les faits, inapplicable. Exiger d’un écrivain qu’il retrouve toutes les copies pirates de son œuvre pour y apposer un marqueur technique relève de la pure fiction administrative.
Une inversion scandaleuse de la charge morale
Depuis des siècles, c’est à l’exploitant de demander l’autorisation, de négocier, de rémunérer. Avec l’IA, ce principe a été renversé : aux auteurs de prouver qu’ils ont été pillés, aux éditeurs de se défendre seuls, aux créateurs de financer leur propre protection.
Le message envoyé est limpide : débrouillez-vous, la machine avance, et la loi suivra peut-être.
Les États-Unis avancent, l’Europe tergiverse
Outre-Atlantique, les premières décisions de justice émergent, timidement, imparfaitement, mais elles existent. Des mécanismes d’indemnisation ont été mis en place, reconnaissant au moins le préjudice subi lorsque des œuvres ont été aspirées via des bibliothèques illégales.
En France, malgré des actions judiciaires lancées, les procédures s’enlisent. La défense de l’exception culturelle, jadis brandie comme un étendard, semble avoir disparu du logiciel politique.
Négocier ou disparaître
Faute de cadre clair, certains groupes négocient seuls avec les entreprises d’IA, au risque de créer une culture sous licence réservée aux acteurs les plus puissants. Une poignée de médias, quelques éditeurs, pendant que les autres restent pillés sans recours.
À ce rythme, la diversité intellectuelle sera remplacée par des modèles entraînés sur une culture filtrée, appauvrie, alignée sur les intérêts économiques des plateformes.
La question n’est plus de savoir si la culture française sera protégée, mais combien de temps encore elle restera gratuite pour ceux qui la transforment en produit industriel.

