Ce 22 janvier, Donald Trump a averti publiquement les États membres de l’Union européenne qu’ils s’exposeraient à de « grosses représailles » s’ils cherchaient à exercer une pression financière sur les États-Unis en vendant massivement des titres de dette américaine. Cette déclaration intervient au lendemain de son revirement sur des droits de douane qu’il envisageait d’imposer à plusieurs pays européens impliqués dans la défense du Groenland, territoire autonome rattaché au Danemark.
Quelques jours plus tôt, le président américain avait menacé huit pays européens de surtaxes douanières pouvant atteindre 25 %, avant d’y renoncer après son intervention au Forum économique mondial de Davos. L’épisode a ravivé les inquiétudes sur l’orientation de la politique commerciale américaine et sur ses conséquences financières.
Le rôle central du marché obligataire américain
La dette publique des États-Unis dépasse aujourd’hui 38 000 milliards de dollars. Son financement repose largement sur les marchés internationaux, en particulier sur les investisseurs étrangers institutionnels. L’Europe constitue le premier détenteur mondial d’actions et d’obligations américaines, avec environ 8 000 milliards de dollars d’actifs, selon les estimations de la Deutsche Bank.
Au printemps précédent, une forte hausse des taux d’intérêt américains avait déjà contraint Donald Trump à suspendre une offensive commerciale mondiale, les marchés obligataires ayant réagi négativement aux annonces de droits de douane. Cette tension avait provoqué un recul du dollar et une augmentation rapide du coût de financement de l’État fédéral.
L’hypothèse d’une pression financière européenne
Plusieurs analystes estiment que l’Union européenne pourrait, en théorie, utiliser ce levier financier pour peser sur les décisions américaines. Rebecca Patterson, chercheuse au Council on Foreign Relations, a suggéré que des fonds publics européens pourraient réduire leur exposition aux bons du Trésor américain afin d’envoyer un signal politique.
Cette hypothèse a commencé à prendre une dimension concrète lorsque le fonds de pension danois AkademikerPension a annoncé son intention de se désengager progressivement de ces titres, invoquant la soutenabilité à long terme des finances publiques américaines.
Des effets déjà visibles sur les marchés
Au cours de la semaine ayant suivi les menaces de Washington, les taux des obligations américaines à 10 et 30 ans ont de nouveau progressé, atteignant respectivement environ 4,27 % et 4,89 %, avant de se détendre légèrement après l’abandon provisoire des sanctions commerciales. Les marchés actions, eux, ont connu une phase de volatilité, tandis que le cours de l’or atteignait de nouveaux sommets, signe d’un regain d’aversion au risque chez les investisseurs.
Une stratégie jugée dangereuse par les autorités américaines
Le secrétaire au Trésor, Scott Bessent, a qualifié l’idée d’une riposte financière européenne d’« illogique », rappelant que le marché des bons du Trésor constitue le socle du système financier international et la principale réserve de liquidité mondiale.
L’administration Trump cherche au contraire à contenir la hausse des taux longs, notamment pour préserver l’accès au crédit des ménages américains, fortement exposés à l’évolution des taux hypothécaires, dans un contexte préélectoral sensible avant les élections de mi-mandat.
Une confiance fragilisée dans le dollar
Depuis un an, les tensions géopolitiques, les incertitudes commerciales et les pressions politiques exercées sur la Réserve fédérale contribuent à affaiblir la confiance dans le dollar comme monnaie de réserve mondiale. Plusieurs gestionnaires d’actifs ont déjà réduit leur exposition aux obligations américaines indépendamment du dossier groenlandais.
La montée en puissance de l’or comme valeur refuge illustre ce déplacement progressif des flux financiers vers des actifs jugés moins exposés aux décisions politiques américaines.
Dans ce contexte, la dette des États-Unis, longtemps considérée comme un actif sans risque, est devenue un enjeu stratégique majeur dans les relations entre Washington et ses alliés européens.

