L’Europe face au réel

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L’Europe traverse une époque étrange : elle possède des richesses, des technologies, des savoir-faire, une histoire pluri-millénaire, et pourtant elle doute d’elle-même comme une puissance en fin de parcours. Jamais un continent n’aura disposé d’autant d’atouts matériels tout en affichant une telle hésitation morale et politique.

Le monde, lui, ne doute pas. Il se durcit. Il se fragmente. Il se réarme. Il redevient ce qu’il a toujours été dans les périodes décisives : un champ de forces, d’intérêts antagonistes, de volontés concurrentes. Les grandes puissances avancent sans fard leurs priorités. Elles négocient en termes d’avantages, de territoires, de ressources, de zones d’influence. Elles raisonnent en siècles, pas en mandats électoraux. Elles parlent un langage que l’Europe feint de ne plus comprendre.


Car l’Europe contemporaine a fait un choix implicite : celui de croire que l’Histoire était terminée, que les rapports de force appartenaient au passé, que la prospérité et le commerce suffiraient à garantir la paix durablement. Cette illusion a structuré toute une génération de « dirigeants » ridicules, mais, plus grave, aussi d’institutions et de doctrines.

On a remplacé la puissance par la norme.
La stratégie par la procédure.
La dissuasion par la communication.
Le courage politique par la gestion technocratique du risque.

Dans cette vision du monde, il ne s’agissait plus de défendre un espace, une civilisation, des peuples, mais d’administrer un ensemble abstrait de valeurs supposées universelles. L’Europe ne se concevait plus comme un acteur, mais comme un modèle. Elle voulait convaincre quand les autres voulaient gagner.

Le résultat est visible.

Chaque crise révèle la même faiblesse structurelle : l’incapacité à décider vite, à parler d’une seule voix, à accepter le coût réel de la souveraineté. Chaque bras de fer international met en lumière le même réflexe : temporiser, moraliser, espérer que l’adversaire se lassera.

Or, dans le monde réel, personne ne se lasse de la faiblesse des autres. Au contraire, elle attire les prédateurs.

Les puissances montantes observent l’Europe avec attention. Non pas comme une menace, mais comme une zone à tester, à contourner, à influencer, à fragmenter. Elles évaluent ses réactions, mesurent ses lignes rouges, constatent leur élasticité. Elles voient un continent qui hésite à se défendre, qui s’excuse presque de vouloir protéger ses frontières, ses industries, ses intérêts stratégiques.

Elles voient une Europe qui débat longuement de son identité quand d’autres l’ont déjà définie à sa place.

Ce n’est pas un hasard si les pressions se multiplient simultanément sur les plans militaire, économique, énergétique, technologique et informationnel. Le XXIᵉ siècle ne sera pas celui de la coopération naïve, mais celui des rivalités assumées. Ceux qui refusent de le voir n’y échapperont pas : ils le subiront.

Dans ce contexte, la posture actuelle de l’Europe n’est pas seulement fragile ; elle est dangereuse.

Une construction politique qui ne veut plus se penser comme une puissance finit toujours par devenir un objet de négociation entre puissances. On ne respecte pas ce qui refuse de se défendre. On utilise ce qui se contente de protester.

Le discours dominant, saturé de bons sentiments, d’indignation sélective et de postures morales, ne dissuade personne. Il rassure les consciences, pas les frontières. Il flatte l’opinion publique, pas les rapports de force.

Il faut donc poser la question qui dérange : que veut être l’Europe ?

Une entité administrative prospère mais vulnérable ?
Un espace économique ouvert à tous les vents ?
Un laboratoire idéologique détaché des réalités géopolitiques ?

Ou bien une civilisation consciente de ce qu’elle représente, de ce qu’elle doit protéger, et prête à en payer le prix ?

Car la souveraineté n’est pas une déclaration, c’est une charge. Elle exige des armées crédibles, une industrie stratégique, une autonomie énergétique, une capacité de coercition, une volonté politique claire. Elle suppose aussi d’accepter que le monde n’est pas un séminaire permanent, mais parfois une épreuve de solidité.

Or l’Europe institutionnelle s’est construite sur l’inverse : la dépolitisation du tragique, l’effacement de la conflictualité, la croyance que l’on pouvait remplacer la force par le droit sans conserver la première.

Ce modèle touche aujourd’hui ses limites.

On peut continuer à l’entretenir artificiellement, à coups de sommets, de communiqués, de mécanismes complexes et de promesses abstraites. Mais la réalité finira par s’imposer : un ensemble qui refuse la puissance devient dépendant de celle des autres.

Dès lors, deux trajectoires se dessinent, et seulement deux.

La première est celle d’une transformation profonde.

Une Europe qui renonce à se penser comme un simple espace moral et redevient un acteur stratégique. Une Europe qui assume la verticalité du pouvoir, la nécessité de la défense, la hiérarchie des priorités. Une Europe qui comprend que la paix durable se construit sur la crédibilité, pas sur l’auto-culpabilisation.

Une Europe qui cesse de se définir par ses repentances et recommence à se définir par ses responsabilités.

Cette Europe-là serait moins obsédée par l’affichage idéologique, davantage concentrée sur sa continuité historique. Elle accepterait l’idée, aujourd’hui presque taboue, que certaines vertus dites « anciennes » – fermeté, discipline, endurance, sens du sacrifice collectif – ne sont pas des archaïsmes, mais des conditions de survie dans un monde instable.

Elle parlerait moins de déconstruire, davantage de transmettre.
Moins de s’excuser, davantage de protéger.
Moins de se justifier, davantage d’agir.

La seconde trajectoire est celle de la dissolution.

Continuer sur la voie actuelle conduit à une Europe progressivement évidée de sa substance. Elle conservera ses institutions, ses drapeaux, ses acronymes, mais plus sa capacité réelle à décider de son destin. Elle deviendra un terrain d’influence, un marché captif, une périphérie confortable de puissances plus déterminées.

Ce ne sera pas un effondrement brutal. Ce sera une lente érosion, déjà bien entamée : perte d’autonomie stratégique, dépendances technologiques accrues, concessions successives, alignements subis. Une souveraineté qui se réduit par petites touches, au nom du pragmatisme, jusqu’à devenir symbolique.

Dans ce scénario, l’Union européenne ne sera ni respectée ni crainte. Elle amusera la galerie.

Et lorsque les tensions s’aggraveront – car elles s’aggraveront – elle découvrira qu’on ne s’improvise pas puissance au dernier moment.

Il restera alors une option radicale : reconnaître l’échec du projet tel qu’il existe et rendre aux nations la pleine maîtrise de leur sécurité, de leurs alliances, de leur stratégie. Que chaque peuple assume son destin sans se cacher derrière une construction devenue trop lourde pour décider, trop molle pour dissuader, trop divisée pour résister.

Ce choix est brutal, mais il est plus honnête que l’agonie lente d’un ensemble qui refuse de regarder le monde tel qu’il est.

L’Europe se trouve aujourd’hui à un carrefour historique. Elle peut redevenir un sujet de l’Histoire, ou accepter d’en être un objet.

Le monde observe. Il jauge. Il teste.

Et il n’accorde jamais longtemps le bénéfice du doute à ceux qui hésitent à se défendre.

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