L’audiovisuel public français traverse une épreuve redoutable : la peur d’être entendu. Non pas par un régime autoritaire, non pas dans une dictature exotique, mais à Paris, dans des cafés ordinaires, autour de tables banales, entre journalistes très bien payés par le contribuable.
Depuis l’affaire dite « Legrand-Cohen », certains cadres et éditorialistes de Radio France et de France Télévisions expliquent vivre dans un climat quasi soviétique. On évite les restaurants. On privilégie les bureaux fermés. On soupçonne les téléphones. On chiffre les messages. On « scanne » les clients voisins. Bref, le métier de journaliste se confond désormais avec une saison ratée du Bureau des légendes.
Le micro caché, nouvelle obsession subventionnée
Messageries cryptées, téléphones expertisés, tables isolées, salons privés : la mise en scène est soignée. Le moindre serveur devient un agent dormant, le lecteur de journal un espion potentiel, le client qui tousse un indicateur.
Le plus savoureux reste le vocabulaire. Certains parlent de « complot », d’autres évoquent la RDA, les écoutes généralisées, la surveillance politique. Le tout sans la moindre preuve structurée, mais avec beaucoup d’émotion, de soupirs graves et de regards inquiets vers les caméras… quand celles-ci sont amies.
On croyait ces journalistes spécialisés dans la dénonciation des fantasmes complotistes. Les voilà convertis à la parano institutionnelle, financée sur fonds publics.
Des champions de la transparence soudain allergiques aux oreilles
Il faut reconnaître un certain paradoxe. Les mêmes rédactions qui expliquent chaque jour aux Français que « tout doit être transparent », que « la démocratie exige la lumière », que « les responsables publics doivent rendre des comptes », découvrent avec effroi que leurs propres conversations puissent être écoutées.
Quand il s’agit des autres, la vie privée est un concept souple. Quand il s’agit d’eux, le secret devient sacré.
On comprend qu’un journaliste protège ses sources. On comprend moins qu’il transforme un café parisien en zone militaire simplement pour discuter entre collègues et responsables politiques.
Car c’est bien là que le malaise commence.
S’ils n’ont rien à cacher, pourquoi tant de théâtre ?
La question, pourtant, est simple.
Si ces conversations sont parfaitement anodines, professionnelles, déontologiquement irréprochables, pourquoi cette angoisse soudaine ? Pourquoi ces précautions dignes d’un trafic d’uranium enrichi ? Pourquoi ce besoin de se terrer, de chuchoter, de coder, d’effacer ?
Personne ne force un journaliste à déjeuner avec des cadres de partis politiques. Personne ne l’oblige à commenter en aparté des stratégies électorales ou des noms de ministres. Mais lorsqu’on le fait, on assume. Ou bien on se tait.
Le reste ressemble moins à une défense de la liberté de la presse qu’à une panique de classe médiatique surprise d’avoir été vue sans maquillage.
Et quand ceux qui donnent des leçons de morale à longueur d’antenne commencent à parler sous cape, ce n’est peut-être pas la liberté qui est menacée, mais leur confort.


