Le débat sur la fin de vie, qui agite la classe politique française depuis plus de vingt ans, revient au premier plan. Après l’adoption par l’Assemblée nationale, le 27 mai 2025, d’une proposition de loi créant un « droit à l’aide à mourir » pour les personnes confrontées à une maladie grave ou incurable, c’est désormais au Sénat d’assumer ce dossier moralement explosif. Cette étape parlementaire, prévue à partir du 20 janvier 2026, promet d’être tendue et déterminante pour l’avenir de notre société.
Pour la droite sénatoriale, ce n’est pas une opposition pure et simple qui prévaut, mais une stratégie visant à limiter les effets les plus radicalement novateurs du texte initial. En commission des affaires sociales, les sénateurs ont choisi de remplacer la notion de « droit à l’aide à mourir » par celle d’« assistance médicale à mourir » et de restreindre strictement son application aux patients dont le pronostic vital est engagé dans des délais très courts. L’objectif affiché : légiférer « pour ceux qui vont mourir, et non pour ceux qui veulent mourir ».
Derrière ce jeu sémantique se cache cependant un changement législatif majeur : la reconnaissance, pour la première fois dans notre droit, de la possibilité pour un médecin de prescrire une substance létale à un patient, afin que celui-ci mette fin à ses jours, ou, s’il en est incapable, qu’un professionnel de santé l’y aide. Ce glissement, aussi limité que l’on souhaite le présenter, ouvre une brèche juridique et éthique dans le modèle français de protection de la vie.
Une frontière floue entre soins palliatifs et mort provoquée
Les défenseurs de cette réforme invoquent la dignité du mourant, la compassion envers ceux qui souffrent, et le droit à une mort choisie. Ils estiment que la législation actuelle, même enrichie de sédations profondes jusqu’au décès, ne suffit plus à soulager toutes les souffrances. Mais la remise en cause de la prohibition de l’euthanasie active et du suicide assisté n’est pas sans conséquence. Elle brouille la frontière entre une médecine qui soigne et accompagne, et une pratique qui met fin volontairement à la vie.
Les opposants, parmi lesquels de nombreuses figures des soins palliatifs, alertent sur les risques d’un tel basculement. Ils soulignent que l’extension du champ de l’aide à mourir finira par marginaliser l’investissement dans les soins palliatifs et transformera progressivement ce geste en norme, sous la pression d’une culture du choix individuel au détriment de la solidarité collective.
Une société face à elle-même
Sur le plan politique, le Sénat apparaît profondément divisé. À gauche, socialistes et écologistes tendent à soutenir une version proche de celle adoptée par l’Assemblée nationale. À droite, de nombreux élus se montrent réticents, voire opposés au principe même d’une aide active à mourir, tout en admettant des compromis institutionnels pour peser sur la navette parlementaire. En dernier ressort, c’est l’Assemblée nationale qui aura le dernier mot, mais la perspective d’un référendum ou même d’une crise politique ne peut être exclue tant l’enjeu est sociétal.
Au-delà de la technicité juridique, ce débat révèle une fracture profonde dans notre conception de la dignité humaine et du rôle de l’État. Accorder à chacun la liberté d’organiser sa mort dans une totale autonomie peut sembler un progrès individuel. Mais à quel prix collectif ? Le risque que court la société française est de tolérer progressivement ce qui, hier, était impensable : faire de la mort un service médical comme un autre.
Dans les prochains jours, chaque sénateur, chaque citoyen, aura à mesurer ce qu’il entend préserver : la cohésion d’un modèle de vie solidaire ou l’aménagement juridique d’une liberté qui pourrait atteindre, par ricochet, ceux qui sont les plus vulnérables. C’est bien à cette question que le Sénat devra répondre avec gravité et lucidité.
Le texte sera examiné en séance publique entre le 20 et le 28 janvier, avant un passage éventuel en commission mixte paritaire si les désaccords persistent.


