Le peuple souverain… sauf quand on lui interdit son candidat

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Il y a des mots qui sonnent bien et qui anesthésient : « moralisation », « probité », « exemplarité ». Et puis, sous le vernis, une mécanique beaucoup moins avouable : retirer au peuple le dernier mot.

La peine d’inéligibilité, c’est cela. Une barrière dressée entre le citoyen et son bulletin. Une manière d’expliquer, d’en haut, que le suffrage universel est respectable… tant qu’il choisit « correctement ». Or la règle démocratique, la seule, tient en une phrase : le peuple décide, point final.

Le principe est simple : si le peuple veut, personne ne doit pouvoir empêcher

Mais alors, le peuple pourrait élire un criminel ? Oui, même un criminel. Ce n’est pas une provocation gratuite : c’est un test de solidité. Une démocratie n’est pas faite pour sélectionner des saints ; elle est faite pour traduire une volonté collective, y compris quand cette volonté déplaît, choque, dérange, ou inquiète.

Qu’on ne s’y trompe pas : dire cela, ce n’est pas célébrer le crime. C’est refuser le glissement vers une démocratie conditionnelle, où l’on ne vote plus pour choisir, mais pour valider une liste pré-approuvée.

L’inéligibilité, en France, est devenue un réflexe législatif

Dans notre droit, l’inéligibilité est une peine complémentaire prévue par le code pénal ; depuis 2017, et avec des retouches récentes, elle est même obligatoire pour un ensemble de crimes et de délits listés par la loi, tout en laissant au juge la possibilité d’y renoncer par une décision spécialement motivée. 

Dit autrement : le principe n’est plus « le peuple tranche », mais « la justice autorise — ou non — l’offre électorale ».

Une campagne devrait se jouer dans les réunions publiques, les débats, les programmes, les alliances, la presse, les contradictions. Pas dans la lecture fébrile d’un calendrier judiciaire.

Car dès que l’inéligibilité devient un outil central, la politique se déplace : l’énergie ne va plus à convaincre, mais à disqualifier. Et l’élection n’apparaît plus comme une décision populaire, mais comme l’aboutissement d’une procédure.

On peut bien rappeler que le Conseil constitutionnel encadre ces dispositifs au nom de principes comme l’individualisation et la proportionnalité des peines. 

Cela ne change rien au cœur du problème : on accepte l’idée qu’un verrou juridique puisse primer sur un choix politique.

« Protéger la démocratie » en empêchant de voter : la contradiction qui monte

Les partisans de l’inéligibilité expliquent qu’il faut « assainir ». Mais une démocratie assainie par l’interdiction devient vite une démocratie aseptisée. Et une démocratie aseptisée finit par ne plus représenter grand monde.

Surtout, l’argument moral cache une question pratique : si un candidat est jugé indigne, qu’on le combatte. Qu’on le démonte. Qu’on le mette face à ses actes. Qu’on fasse confiance à l’intelligence ou à l’humeur des électeurs.

Reposer la bonne question : qui a la légitimité ultime ?

La justice a sa place : juger, condamner, punir. Elle n’a pas vocation à régenter l’arène démocratique.

Si l’on veut protéger la vie publique, il existe des voies qui ne confisquent pas le choix : transparence réelle, contrôle des financements, information accessible, sanctions pénales qui frappent les actes. Mais le jour du vote, le peuple n’a pas de tuteur.

La démocratie n’est pas un club privé : c’est le risque assumé de laisser le pays choisir, même quand cela déplaît aux gardiens autoproclamés du « bon choix ».

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