L’Europe se rêve en puissance militaire : quel prix pour les nations ?

Shutterstock

L’idée d’une armée européenne revient dans les discours, portée cette fois par le commissaire européen à la Défense, Andrius Kubilius, qui évoque la création d’une force permanente de 100 000 hommes capable, selon lui, de remplacer les troupes américaines stationnées sur le continent. Une proposition qui mérite d’être examinée avec lucidité plutôt que vouvoyer d’illusions rassurantes.

Depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, l’Europe a vécu sous la protection de l’Alliance atlantique. Ce pacte n’a pas seulement garanti la paix : il a permis aux nations du Vieux Continent de se concentrer sur leur développement économique et social sans supporter seules le fardeau exorbitant d’une défense autonome. Aujourd’hui, certains à Bruxelles prétendent que cette dépendance est un handicap. Mais faut-il la remplacer par une chimère institutionnelle ?


Les partisans d’une armée européenne imaginent une force unifiée, prompte à répondre aux menaces contemporaines. Ils évoquent la possibilité de se détacher progressivement de Washington. Sur le papier, l’idée peut sembler séduisante pour qui rêve d’une Europe forte et souveraine. Dans les faits, elle repose sur un pari dangereux : celui d’une harmonisation militaire entre États aux intérêts divergents et aux volontés politiques dissemblables.

L’Europe n’est pas une nation. Elle est une union de nations, chacune avec sa culture stratégique, son histoire, ses priorités. Demander à ces États de transférer leur souveraineté militaire à une structure européenne revient à ignorer une réalité profonde : la défense, plus qu’une question technique, est une question de volonté politique. Or aujourd’hui, cette volonté n’existe pas de manière partagée.

D’aucuns prétendent que l’ombre de Donald Trump ou les éventuelles velléités isolationnistes de Washington justifient une avancée vers l’autonomie militaire. Ce raisonnement repose sur un postulat faux : les États-Unis ne défendent pas l’Europe par pure générosité, mais parce que leurs intérêts stratégiques y trouvent un écho. Tenter de rompre ce lien sans une stratégie crédible, ni objectifs clairs, n’est pas un signe de force : c’est une fuite en avant.

Le projet d’une armée européenne s’accompagne aussi de propositions institutionnelles ambitieuses, comme la création d’un « conseil de sécurité européen ». L’intention affichée est de faciliter la prise de décision dans les domaines de la défense et de la sécurité. Mais cette idée néglige une donnée essentielle : la complexité des consensus entre États membres, souvent plus attachés à leurs prérogatives nationales qu’à l’harmonisation politique.

On pourrait croire, à entendre certains commissaires de Bruxelles, que la solution aux tensions internationales passe par un super-gouvernement militaire européen. Ce fantasme technocratique oublie que la puissance ne se décrète pas, elle se construit sur des volontés politiques sincères, unifiées et assumées par les peuples eux-mêmes. Or aujourd’hui, cette unité n’existe pas.

Remplacer un protecteur par une structure bureaucratique n’est pas la voie de la liberté : c’est l’illusion d’une indépendance qui peut se transformer en dépendance nouvelle. L’Europe aurait tout à gagner à renforcer ses capacités nationales de défense, à favoriser des coopérations bilatérales pragmatiques, plutôt que de céder à l’utopie d’une armée commune qui pourrait finir par effacer les identités stratégiques de ses peuples.

Ce débat mérite un surcroît de réalisme et une écoute attentive des citoyens européens, qui ne veulent ni d’une illusion guerrière ni d’un transfert de souveraineté vers une bureaucratie lointaine.

5 Commentaires
Commentaires en ligne
Afficher tous les commentaires


Le Journal des Francais