On nous refait le coup du rapport alarmiste, de l’étude savante, du think-tank “indépendant” qui s’étonne soudain de la situation catastrophique des finances publiques. L’Institut Montaigne publie un nouveau document qui tombe comme une révélation : la France dépense trop, la France s’endette trop, et la France doit couper dans ses dépenses. Autrement dit, les mêmes qui ont applaudi chaque réforme dispendieuse depuis vingt ans découvrent aujourd’hui que la maison menace de s’écrouler.
La proposition phare ? Trouver 140 milliards d’euros d’ici 2029. Rien que ça. Et pour y parvenir, le rapport déroule la liste habituelle : retraites amputées, prestations rabotées, aides au logement réduites, fonctionnaires territoriaux supprimés. On connaît la musique : on évite soigneusement de toucher aux cercles décisionnels, mais on n’hésite jamais à viser ceux qui n’ont aucun moyen de se défendre.
Le plus frappant est ailleurs. Depuis des décennies, l’État distribue, empile, invente des dépenses, transforme chaque problème en ligne budgétaire. On a financé l’urgence, le social, le sociétal, l’administratif, le correctif des correctifs, la réforme de la réforme… Et aujourd’hui, on feint la surprise : les dépenses ont doublé en vingt-cinq ans. Sans blague.
Plutôt que de questionner l’immense appareil administratif, les doublons, les agences publiques aussi obscures qu’inefficaces, le rapport suggère de rogner les pensions ou de taxer encore davantage ceux qui subissent déjà le taux de prélèvements le plus élevé d’Europe. Et si ce n’est pas suffisant, on propose d’augmenter la TVA à plus de 32 %, autrement dit une ponction invisible mais permanente sur chaque geste du quotidien.
Pourtant, une personne de bonne foi pourrait poser une question simple : où est passé l’argent ? Comment un pays qui figure parmi les plus taxés au monde peut-il afficher un déficit abyssal ? Comment se fait-il que chaque réforme présentée comme “structurante” ait abouti à davantage de dépenses ? Pourquoi aucune économie sérieuse n’a-t-elle été engagée lorsque tout allait encore bien ?
C’est tout le paradoxe du rapport : il chiffre tout, il projette tout, mais il évite soigneusement les responsabilités politiques. Le mur se rapproche, mais tout se passe comme si personne n’avait tenu le volant depuis quarante ans.
Pendant ce temps, les Français voient leur niveau de vie s’effriter, leurs services publics se déliter, et un discours officiel qui alterne entre pédagogie infantilisante et injonction morale. On leur dit qu’ils doivent “faire leur part”, alors qu’ils ont déjà donné, parfois jusqu’à l’os.
L’étude annonce que sans changement brutal, la dette grimpera jusqu’à 235 % du PIB en 2050. L’information est terrible, mais elle arrive après des années de rapports oubliés, d’avertissements balayés, de budgets maquillés. On demande à la population de payer l’addition d’une fête dont elle n’a jamais été invitée à profiter.
Derrière les chiffres, ce qui manque, c’est la lucidité politique : une classe dirigeante qui reconnaîtrait que son modèle a atteint ses limites, que les solutions technocratiques ont échoué, et que le pays mérite mieux que des rustines chiffrées à la ligne.
En attendant, les Français peuvent déjà deviner comment finira l’histoire : on dira que le peuple refuse les “efforts nécessaires”. Jamais que ces efforts auraient pu être évités si ceux qui décident n’avaient pas confondu gouvernance et pilotage automatique.
